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Retour à Séoul de Davy Chou, ouverture du FIFF de Namur

Publié le 19/09/2022 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Lost in translation

Frédérique Benoît, surnommée « Freddie » (Park Ji-Min), une Française de 25 ans, fille adoptive d’un couple français, débarque sur un coup de tête en Corée du Sud, son pays natal. Sans trop y réfléchir, elle prend la décision de rechercher ses parents biologiques. Son périple, qui s’avérera bien plus long que prévu, commence par une visite au Centre Hammond, le plus grand centre d’adoption du pays. 221 000 enfants coréens ont, en effet, été adoptés à l’international à l’issue de la guerre de Corée.

Retour à Séoul de Davy Chou, ouverture du FIFF de Namur

On lui explique que pour contacter ses parents, le centre doit envoyer à ces derniers une requête écrite, puis lui communiquer leur réponse, si réponse il y a. À la stupéfaction de Freddie, la réponse de son père (Oh Kwang-rok) arrive instantanément. Mais celle de sa mère se fait attendre.

En attendant, la jeune femme, qui ne parle pas coréen, se fait de merveilleux amis francophones sur place et fait la connaissance de son géniteur, un homme remarié et alcoolique, qui a deux filles adolescentes. Freddie accepte l’invitation de passer un week-end dans sa famille, mais elle est confrontée à des mœurs ultra-catholiques et à un homme dépressif et pleurnichard, qui vomit tout son chagrin et ses remords sur cette fille qu’il a abandonnée. Elle apprend néanmoins le nom qu’elle portait à sa naissance : Yun-hee (qui signifie « docile et joyeuse » - tout son contraire). Terriblement déçue par ce séjour de cauchemar, Freddie reste néanmoins à Séoul dans l’espoir que sa mère la contacte à son tour. Mais la sensibilité et les mœurs coréennes sont aux antipodes de son tempérament.

Pour son second film de fiction (après Diamond Island, en 2016), le franco-cambodgien Davy Chou raconte une quête identitaire de plusieurs années sur un ton tragi-comique qui reflète l’ambiance grisâtre et mélancolique de Séoul et de sa banlieue. Il brosse le portrait d’une jeune femme complexe et superbe, à la fois forte et profondément vulnérable, mais toujours fascinante. Elle est incarnée par la géniale et magnétique Park Ji-Min, dont c’est le premier rôle au cinéma. L’actrice novice compose un rôle tout en contradictions : Freddie est turbulente, excessive, dragueuse, drôle, irrésistible. Elle est incapable de cacher sa colère et personne n’est jamais à l’abri d’un regard assassin ou d’une pique bien sentie. Quand elle danse seule le soir dans des bars underground, elle s’abandonne à fond, comme si elle vivait les derniers instants de son existence. Mais son tempérament explosif cache un profond malaise, des névroses inattendues et une tendance grandissante à l’autodestruction, déclenchés par la non-réponse de cette mère dont elle ignorait avoir besoin. Cette terrible sensation de manque lui fait perdre pied et entraîne beaucoup de questionnements : « Est-ce que ma mère a une pensée pour moi quelque part ? ». Peu à peu, Freddie se perd dans l’alcool, le sexe et les excès. Elle est entourée d’amis dévoués et, pourtant, ne s’est jamais sentie aussi seule. À un être cher, elle déclare, sans plaisanter : « Je pourrais t’effacer de ma vie d’un claquement de doigts ». Car tout lui semble éphémère.

Lors d’une fête, sa meilleure amie, qui ne sait comment l’aider, lui lâche qu’elle est en définitive « une personne très triste », une idée qui n’avait jamais traversé l’esprit de Freddie, jeune femme relativement heureuse qui ne savait pas qu’elle était incomplète. Il lui faudra des années pour redevenir « Yun-hee ». À l’écran, son parcours et sa métamorphose donnent une œuvre passionnante, pudique et bouleversante. Au-delà de la réussite du film, Retour à Séoul marque surtout la naissance d’une actrice avec laquelle il faudra désormais compter.

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