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Roosenberg de Ingel Vaikla

Publié le 05/11/2018 par Juliette Borel / Catégorie: Critique

L’abbaye de Rossenberg fut construite en 1975 par Hans van der Laan, moine et architecte. Le documentaire éponyme d’Ingel Vaikla, présenté au Baff, est une lettre filmée adressée aux quatre sœurs bénédictines qui vivent encore là depuis la construction du monument. Les derniers moments passés dans le monastère sont capturés jusqu’au déménagement des nonnes qui laisseront les lieux inoccupés. L’ architecture géométrique, aux parois épaisses, aux contours rectilignes, entre à la fois en résonance avec ces fragments d’existences bien réglées, tout en en opposant sa modernité à un mode de vie séculaire. Et pourtant, l’âge des religieuses nous rappelle que cette modernité n’est déjà plus vraiment contemporaine. Leurs déambulations, repas et offices sont accompagnés du texte de la lettre, simple sous-titre de l’image, sans voix off, accentuant le silence régnant.

La réalisatrice s’attache à l’enchaînement des formes, à l’imbrication des cadres. Elle joue des contrastes créés par les percées de lumière naturelle. Les modulations de cet éclairage soumis aux variations du jour, les frémissements de l’ombre projetée des arbres, donnent corps à la matière, aux surfaces en pierre. Elles rendent perceptible l’expérience sensorielle qu’insuffle le bâtiment. Les déplacements de caméra dans les couloirs jouent avec les perspectives, renforcent la dynamique des masses, activent les lignes de fuites, les resserrent. Les piliers défilent grâce aux longs travellings circulaires, obturant l’image avec régularité. L’espace ainsi encerclé semble en parfaite adéquation avec la scansion des rituels religieux et quotidiens, auxquels on s’attache sans différenciation : la même attention est accordée aux apparitions et disparitions d’un bras nettoyant le sol puis aux chants liturgiques, aux instants de prières. Le son de la cloche marque cette temporalité cyclique, et sa corde danse, toute seule, comme animée d’une agitation propre. Le bâtiment déciderait donc lui-même de la temporalité, la poussant ou la ralentissant.

Ces répétitions fascinent. Bruits de frottements, murmures, silences de ces passe-murailles. Les silhouettes des femmes glissent, se fondent dans la pénombre du bâtiment. Le rythme des gestes et des trajectoires d’Amanda, Godelieve, Rosa et Trees composent « la lente respiration de lespace ». Leurs peaux parcheminés répondent aux granulés des parois. Leurs robes identiques et monochromes, conçues spécialement pour elles, soulignent l’harmonie des lieux. On ne saurait mieux dire l’appartenance à un espace, que n’atteint pas l’extérieur - le téléphone peut sonner longtemps, au loin, sans que personne ne réponde. Impression d’enfermement renforcée par ces galeries sans fin. Au sein de ces murs, les soeurs ressemblent à ces objets en verre, fragiles, quelles emballent dans des boîtes en carton cubiques, au moment de partir. Le documentaire enclôt cette relation, rendant chaque élément indissociable des autres.

Véritables « extensions humaines de l’architecture », les soeurs ne pourront que laisser l’endroit vide de sens après leur départ. Il paraît également impossible d’imaginer leur sort une fois parties. La réalisatrice se saisit d’une équation dont on ne peut enlever lun des termes, d’une réalité n’existant plus que par le film. La dilatation des plans, la durée des mouvements de caméra permettent de prendre l’empreinte de ce calme quotidien, de s’en faire la persistance rétinienne. Et dans le silence s’invitent les phrases de cette lettre muette. Leur simple présence, en bas de l’écran, leur permet de résonner d’autant plus. Elles viennent ainsi souligner l’importance du verbe au coeur d’une religion reposant sur le livre. Reprenant les mots de Milan Kundera, Ingel Vaikla pose alors la lenteur comme la condition nécessaire de l’art et de la mémoire.

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