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Slalom de Charlène Favier

Publié le 19/11/2020 par Lucien Halflants / Catégorie: Critique

C’est au cœur des montagnes Alpines que se trace la périlleuse ligne d’horizon de Lyz, jeune protagoniste du récit. Au-delà de toute la cinégénie du lieu, c’est le caractère enveloppant de ces paysages, sublimes mais menaçants, qui pose le décorum du film. D’abord majestueux, ces sommets se font rapidement inquiétants, comme un appel mystique qui amène au dépassement de soi, jusqu’à se draper d’une brume convoquant le cinéma de John Carpenter dans toute sa plus belle étrangeté. Nous sommes en Rhône-et-Alpes, Lyz à quinze ans, elle skie et bientôt, la fascination réciproque qui la lie à son entraîneur se muera en un malsain jeu d’emprise.

Jérémie Renier et Noée Abita dans Slalom

Dans Slalom, l’efficacité des scènes sportives tient d’avantage à un découpage léger mettant en avant la vitesse de défilement des corps et du décors (après tout, n’est-ce pas en cela que le ski impressionne ?). Mais cet univers sportif amène aussi un rapport allégorique avec le parcours du personnage. En effet, comme le laissait déjà deviner son titre, il sera autant question de slalomer entre les obstacles moraux que matériels. Et Charlène Favier, confiante en son écriture, d’abattre toutes les cartes de la métaphore. Ainsi, la découverte de la nutrition comme une astreinte privée de toute mise en contexte démontre une innocence progressivement mise à mal et les séances de renforcement musculaire ressemblent rapidement à la découverte de l’onanisme. Tout au long du film, Lyz découvrira son corps, d’un point de vue sportif comme sexuel, autant par la douleur que par le plaisir. De la même façon, la figure du loup emblème du club est aussi celui que l’on espère rencontrer dans les montagnes enneigées. L’animal, et toute l’imagerie libidinale qu’il exhibe, est alors à voir, à toucher, à aimer, à porter, à subir… Toujours dans la même idée et dès les premiers instants, Lyz est associée à un morceau de chair que des hommes plus âgés insultent, usent, s’achètent, habillent et déshabillent à leur bon vouloir. Le propos portant sur l’esclavagisme de la sportive fraîchement célèbre (qui ne reste qu’un produit à la valeur fluctuante avant d’être totalement périssable) est peu approfondi au profit de celui, peut être plus direct encore, de la jeune femme cherchant durement à tracer son chemin dans un monde profondément patriarcal.

Jérémie Renier dans Slalom

Cette jeune skieuse, Lyz, est interpréter par l’excellente Noée Abita. Après un très beau rôle dans le poème romantico-anar’ qu’était Ava, elle campe tout en intériorité retorse cette championne trop certaine de ses ambitions pour laisser entrevoir la moindre de ses failles. En face d’elle, Jérémie Renier excelle en manipulateur chronique portant autant sa lourde culpabilité que sa passion dévorante. À eux deux, ils développent toute la complexité des liens entre leurs personnages et créent un âpre tableau où le rapport entre victime et abuseur n’est jamais binaire ou manichéen. À l’heure où les zones d’ombres semblent proscrites de la grosse majorité des productions (le million d’euros constituant le budget du film venant apparemment uniquement de l’avance sur recette et de Ciné+), une telle proposition pousse à la réflexion.

Etrangement, l’ambivalence qu’entretiennent ces deux personnages est bien moins présente dans la forme esthétique du film alors même que l’auteure-réalisatrice en use habilement dans la construction de leur relation. La mise en scène - un peu trop sûre de ses évidences formelles - préférant adopter l’unique point de vue de Lyz. Ce parti-pris accentue l’un des griefs du film : le traitement de la multitude de personnages collatéraux. Ceux-ci semblent d’avantage exister en transparence comme des rôles pivots autour desquels se meuvent les deux antagonistes. La musique - joliment composée à six mains par le collectif Low Entertainment - semble quant à elle bien mieux comprendre les tiraillements qui habitent les protagonistes et parvient, sans les souligner, à en sublimer les contrastes. Tout comme le travail sur le son qui apporte lui aussi du doute quant aux bruits, aux cris et aux gémissement entendus. Représentent-ils une menace ? Sont-ils liés à l’effort, au plaisir, à la douleur... ?

Malgré ces quelques menus écueils, ce prometteur Slalom garde l’efficacité de sa simplicité jusque dans son dernier plan, peut être scénaristiquement attendu mais, diablement salvateur.

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