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The Professor and the Madman, de Farhad Safinia

Publié le 24/07/2019 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Le Professeur Foldingue et le Docteur Maboul

En 1998, bien avant la saga « Sugartits » qui allait en faire un paria à Hollywood, Mel Gibson achetait les droits du roman de Simon Winchester « The Surgeon of Crowthorne », dans l’objectif de l’adapter pour le grand écran, de réaliser le film et d’en interpréter le rôle principal. Or, à l’époque, aucun studio n’imaginait Gibson, star virile du film d’action, en poussiéreux professeur écossais. Et le « vanity project » de la star fut remisé dans un tiroir. Suite à quelques problèmes personnels très médiatisés, suivis d’un retour en grâce par l’entremise d’un duo de films superbes (Hacksaw Ridge, Dragged Across Concrete), Mel Gibson relança le projet mais, épuisé par le tournage épique de Hacksaw Ridge, en confia la réalisation à son assistant, l’iranien Farhad Safinia, qui avait écrit et produit Apocalypto mais n’avait encore jamais réalisé de long-métrage.

C’est seulement en 2019 que The Professor and the Madman se traine laborieusement sur nos écrans, trois ans après la fin de son tournage en 2016, le film maudit étant la dernière victime des fameux « différends artistiques ». Ni le réalisateur (désormais caché au générique sous le pseudonyme de P.B. Sherman), ni Mel Gibson ni Sean Penn, les deux têtes d’affiche, ne participent à la promotion de ce long-métrage dont le montage final leur a échappé. Le tournage fut en effet le terrain d’un désaccord entre Gibson/Farinia et les producteurs de Voltage Pictures, ces derniers refusant au réalisateur cinq jours de tournage supplémentaires à Oxford, lieu où s’était déroulée l’action de cette histoire vraie. Le film ayant dépassé son budget et pris énormément de retard, Voltage a forcé l’équipe à utiliser le Trinity College, en Irlande, comme substitut. Cette décision, aberrante d’un pur point de vue visuel, entraîna des problèmes de continuité, poussant Gibson et Safinia à quitter le projet en protestation. Un nouveau réalisateur, Todd Komarnicki, fut engagé pour réécrire et terminer le film, tandis que Gibson et sa société de production, Icon, se rendaient devant les tribunaux pour en empêcher la sortie. Les tribunaux leur ont donné tort.

La question qui nous préoccupe aujourd’hui est de voir ce qu’il reste à l’écran après ce navrant imbroglio juridique. Déjà considéré unanimement comme un fiasco artistique et financier, The Professor and the Madman est, comme on pouvait le craindre, une œuvre malade, brouillonne, aux effets de montage souvent absurdes, truffée de dialogues maladroits (un comble pour un film sensé rendre hommage aux mots) et noyée sous un score envahissant. Difficile de déterminer la part de responsabilité du réalisateur original dans l’affaire, tant le film fut rafistolé dans l’urgence. Pourtant, en dehors de ses tares évidentes, The Professor and the Madman contient en son sein une histoire fascinante, l’ébauche d’un bon film, ainsi qu’une des performances les plus touchantes de la carrière de Mel Gibson.

Le film fait le portrait du philologue James Murray (Gibson), professeur écossais autodidacte, parlant une dizaine de langues, qui, en 1857, a commencé à compiler l'Oxford English Dictionary, dont il dirigeait le comité de supervision au grand dam de ses éditeurs et des professeurs traditionnalistes du prestigieux collège, des snobinards qui le méprisaient pour ses origines modestes et ses méthodes inédites. Murray s’installe à Oxford avec sa famille et se met au travail avec une poignée d’assistants, estimant que cette tâche monumentale lui prendra entre 5 et 7 ans. Le Professeur décide également de lancer un appel à soumissions, espérant recevoir l’aide de collaborateurs freelance… En parallèle, nous suivons l’histoire du Docteur W.C. Minor (Sean Penn), un américain souffrant de schizophrénie. Minor a soumis plus de 10 000 entrées pour le dictionnaire alors qu'il était interné au Broadmoor Criminal Lunatic Asylum pour l’assassinat d’un innocent en pleine rue, alors qu’il était en pleine crise de démence. Murray et Minor entament une relation épistolaire, jusqu’au jour où Murray rend visite à son plus important contributeur et découvre sa véritable identité. Le scandale ne tarde pas à éclater : le premier tome de l’Oxford English Dictionary a été rédigé en partie par un dangereux criminel, fou à lier !

Si Sean Penn, en roue libre, surjoue la moindre de ses répliques, éructant de plus belle, l’acteur n’ayant apparemment pas retenu les leçons de Tropic Thunder NEVER GO FULL RETARD ! »), ce sont les scènes plus tendres et paisibles entre le Professeur et l’aliéné qui font le sel du récit, jamais plus plaisant que lorsqu’il décrit la naissance et l’évolution de cette amitié improbable. Assis sur un banc, échangeant des jeux de mots comme deux vieux nerds férus de littérature, les deux barbus sont irrésistibles lorsqu’ils sont réunis à l’écran. Minor est un cadeau du ciel pour le projet de Murray, Murray offre à Minor un semblant de stabilité et les deux hommes partagent une ferveur religieuse à toute épreuve. Avec un accent écossais étonnamment crédible, Gibson confère beaucoup de compassion et de tendresse à ce rôle de génie mécompris. Les scènes décrivant le Professeur et ses assistants au travail, filmées caméra à l’épaule afin de dynamiser un processus peu cinématographique (des hommes assis, le nez dans leurs bouquins) sont les plus réussies. Le décor est un espace de travail décoré de centaines de post-its relatifs aux définitions de différents mots qui sont autant de chasses au trésor. Le but du jeu consiste à en comprendre le sens et à en retracer l’évolution à travers différents siècles, différentes langues et tous les écrits dont ils disposent. La qualité première du film est de nous donner le vertige quant à l’ampleur sisyphéenne de cette tâche et de retranscrire fidèlement la fascination pour les mots qui occupe ses deux héros. Ainsi, sous la tutelle de Murray, l’argot ou les emplois familiers ne sont plus considérés comme des abominations, mais comme des évolutions naturelles qui rendent le langage vivant.

Malheureusement, en chemin, le film perd de vue son objectif principal (une déclaration d’amour à la puissance des mots, à l’intellect et à la soif de connaissance) pour se concentrer sur les destins individuels des deux hommes. Dans cette version tronquée du film rêvé par Mel Gibson, le Dictionnaire semble finalement moins important que le statut d’outsiders des rôles-titres et que leurs combats respectifs : l’un contre l’establishment, l’autre contre sa santé mentale et des méthodes de rééducation barbares qui le tuent à petit feu. Malgré quelques excellents seconds rôles (Eddie Marsan, Jennifer Ehle, Steve Coogan, Stephen Dillane), la sous-intrigue décrivant la relation amour / haine entre Minor et la veuve de sa victime (Natalie Dormer) paraît malheureusement trop artificielle pour convaincre. Cas typique du projet qui a perdu sa raison d’être durant sa douloureuse genèse, The Professor and the Madman, coproduit par les flamands de CAVIAR ANTWERP, NV (Sprakeloos, Vele Hemels, Black), restera une curiosité cinématographique, une opportunité gâchée, un puzzle à recomposer dans sa tête en fantasmant un meilleur agencement des scènes.

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