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140 km à l’ouest du paradis de Céline Rouzet, 2022

Publié le 17/10/2023 par Malko Douglas Tolley / Catégorie: Critique

Sélectionné par SOS Faim pour une diffusion au festival Alimenterre 2023, le documentaire de Céline Rouzet transporte le spectateur en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Une plongée inquiétante dans la réalité multiple que connaissent les locaux de cette île dont les ressources sont exploitées par des politiciens véreux, des multinationales actives dans l’extraction de gaz et de pétrole ainsi des touristes fortunés en recherche d’exotisme. 

140 km à l’ouest du paradis de Céline Rouzet, 2022

En dénonçant l’impérialisme occidental qui règne en Mélanésie, dans le sud-ouest de l’océan Pacifique, à l’est de l’Indonésie et au nord de l’Australie, la réalisatrice a arpenté le territoire papou et ses Highlands avec l’intention de capter l’interdit, ce que personne ne montre jamais.

Cette véritable enquête de terrain met en lumière la combinaison de plusieurs problématiques. D’une part l’absurdité de la quête d’authenticité par des touristes occidentaux d’un peu partout sur le globe. D’autre part les malversations qui découlent de l’activité économique d’ExxonMobil et de ses partenaires, Total et Oil Search.

Un analyste refusant d'être identifié expliquait il y a quelques années que le gouvernement avait capitulé face à l’une de ses entreprises en n'obtenant que des promesses non contraignantes sur de possibles initiatives susceptibles de bénéficier au pays à l'avenir. Cette décision avait provoqué une vive contestation politique sans pour autant faire vaciller les accords entre les multinationales et les dirigeants locaux. L’exploitation des gisements dans les Hautes Terres, considérées comme sacrées par les locaux, est un véritable drame humain comme il s’en passe dans de nombreuses régions du monde. Et c’est cette corruption et l’exploitation de ces terres qui constituent la trame principale du documentaire réalisé par Céline Rouzet. 

Caméra à l’épaule, la jeune réalisatrice capture les images et enregistre de nombreux témoignages de touristes et populations locales de manière très intimiste. Alors que chaque année, une grande messe touristique est organisée afin de promouvoir les traditions locales, des centaines de Papous revêtent leurs pagnes et peintures traditionnelles afin de se faire photographier par des blancs munis de leurs plus grands objectifs. Tel le lion dans sa cage, le Papou se fait photographier dans son pagne. 

Rarement un documentaire n’aura révélé et dénoncé les affres du tourisme culturel de manière aussi explicite. Bien que le tourisme culturel puisse offrir des expériences enrichissantes et favoriser la compréhension interculturelle, il comporte également des dangers et défis, notamment la commercialisation excessive ou un impact négatif sur les cultures locales comme la dégradation de l’environnement naturel ou encore l’acculturation, phénomène par lequel des membres d’une communauté locale adoptent les comportements et valeurs des touristes.  

140 km à l’ouest du paradis ne jouit pas d’une réalisation irréprochable ni d’une photographie exceptionnelle. L’insuffisance de moyens techniques et financiers se ressent à plusieurs reprises. Mais ce petit bémol est largement compensé par des choix de narration judicieux ainsi que des témoignages uniques et puissants. L’absence d’une équipe conséquente ou de plusieurs caméras lors des rencontres a probablement renforcé le caractère intimiste des échanges ainsi que l’authenticité et la spontanéité des propos recueillis.

Certains choix artistiques comme l’utilisation d’une voix off de manière irrégulière ou de plans fixes assez longs peuvent laisser perplexe sans pour autant compromettre l’expérience visuelle et auditive qui est proposée. Car oui, ce documentaire offre une véritable expérience sensorielle par son environnement sonore. 

140 km à l’ouest du paradis s’apparente finalement au carnet de voyage bien rempli et documenté d’une reportrice de terrain qui partage le fruit de ses rencontres et découvertes avec l’intention de dénoncer ces nouvelles formes d’impérialisme moderne. 

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