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De Patrick, un film de Tim Mielants

Publié le 28/08/2019 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Pour vivre heureux, vivons tout nus !

 

« De Patrick (ou simplement « Patrick » en version française, ndlr) est la rencontre improbable entre Oldboy et Flodder », déclarait notre ami Jonas Govaerts à la sortie de la projection. Pour notre part, nous aurions opté pour une variation sur Alexandre le Bienheureux et Pee Wee’ Big Adventure ! Des tentatives de définition cocasses, mais le premier film de Tim Mielants prend tellement soin d’échapper aux étiquettes que toute tentative de le résumer, y compris les plus hardies, sont les bienvenues…

De PatrickPatrick (Kevin Janssens) est un gaillard de 38 ans, un peu autiste et hypersensible, qui vit avec ses parents dans le camping naturiste familial, en pleine forêt. Le zguègue au vent et la tête dans les nuages, Patrick est l’homme à tout faire, celui qui retape les caravanes, élague les arbres et entretient les salles de douches. « Le » Patrick se distingue par son flagrant manque d’ambition. Néanmoins, à la mort de Rudy (Josse De Pauw), son père bien-aimé, il est bien obligé de reprendre la direction du site. Mais notre gentil nudiste a un autre problème en tête : il a égaré son marteau préféré. Celui du milieu de l’établi, dont l’absence suspecte rend inélégante la collection dont l’objet fait partie. Une perte inestimable, d’autant plus que ce modèle n’est plus fabriqué depuis six ans ! Patrick va mener son enquête. Car, à l’instar de Pee Wee à la recherche de sa bicyclette volée, du petit Pascal Lamorisse inséparable de son Ballon Rouge ou encore, très récemment, de Jean Dujardin tombant follement amoureux de sa veste en daim, Patrick est indissociable de ce satané marteau, comme si l’homme et l’objet ne faisaient qu’un. Patrick vit cette disparition comme une émasculation. Il se retrouve… tout nu ! Et son monde s’écroule peu à peu. Cette enquête absurde va progressivement se muer en quête existentielle, obsessionnelle, le poussant à remettre en question sa vie et ses objectifs. 


 

Les suspects, parmi les résidents du camping, s’accumulent et le récit bivouaque vers un « whodunit » digne d’Agatha Christie. Dans son périple, le jeune homme ne peut réellement compter que sur l’affection de sa maman aveugle (Katelijne Damen), sur la sympathie d’un policier (Bouli Lanners) qui s’est pris d’affection pour lui et sur la douceur de Nathalie (Hannah Hoekstra), une avocate regrettant d’avoir abandonné sa vie et sa carrière pour suivre une rock star idiote (Jemaine Clement) en tournée. 


On le comprend vite, cette recherche obstinée d’un objet anodin n’est ni plus ni moins qu’un processus de deuil, une manifestation de la mélancolie de Patrick vis-à-vis d’un passé plus heureux, mais aussi une fuite en avant face à ses nouvelles responsabilités. Idée visuelle récurrente et astucieuse, le trou béant au beau milieu de l’établi, sur lequel pendent encore six marteaux orphelins, symbolise l’obsession du jeune homme autant que le vide laissé par son père.
La quête n’est donc pas tant celle d’un outil, mais celle de l’âge adulte, auquel Patrick semble ne jamais avoir accédé, incapable de fonctionner normalement en société en dehors de sa forêt. Confronté à ses limitations, Patrick vient de comprendre qu’être le bon gars de service ne suffisait pas, que sa gentillesse naturelle et sa passion pour la menuiserie (il fabrique des chaises à ses heures perdues) ne le mèneront pas bien loin, que la vie est autre chose que des vacances sans fin et sans slip. Et la comédie burlesque de se muer en réflexion sur le thème de l’ambition. Patrick, qui n’en a aucune, est considéré par ses voisins comme un misérable idiot.
Le film, lui, s’attarde à souligner la beauté et l’importance de sa simplicité. Comme lui dit la belle Nathalie, qui vient se réfugier chez lui pour échapper à la folie ambiante, « tu es le seul d’entre nous à ne pas faire semblant. C’est pour ça que tu es beau. ». Jusqu’ici, Patrick se satisfaisait de son existence médiocre, pas encore polluée par la course au pouvoir, la pression de la performance ou la vitesse effrénée du monde moderne. Doux et attentionné malgré un quasi-mutisme maladif, Patrick semble maintenant blessé en permanence par le deuil, complexé par sa virilité en berne, déçu par la médiocrité de son entourage et terrassé par son manque de perspective sur l’avenir. Son innocence est en danger. 

Tim Mielants, dont c’est le premier long-métrage, n’avait signé jusqu’ici pour le cinéma qu’une poignée de courts (The Sunflyers en 2005, Duffel en 2007) avant de se spécialiser dans les épisodes de séries télévisées prestigieuses, se faisant notamment la main sur deux épisodes de The Tunnel, trois de Legion, quatre de The Terror et surtout, sur six épisodes de l’excellente Peaky Blinders, des productions anglo-saxonnes aux qualités visuelles et narratives toutes cinématographiques.

De PatrickSon premier film, inclassable et attachant, s’inspire de ses propres expériences et observations dans des campings naturistes lorsqu’il était enfant. Il signe une comédie mélancolique dont le message positif (l’importance de lâcher prise et d’être heureux tel qu'on est) est sans cesse court-circuité par la veulerie d’une galerie de personnages ubuesques irrécupérables. Patrick surnage au beau milieu d’une faune d’ahuris typiquement flamands, récitant leurs répliques les fesses et les roberts à l’air, comme si de rien n’était. Le film repose énormément sur son humour noir pince-sans-rire et sur l’absurdité visuelle d’avoir la majorité de son casting entièrement nu. Faux-jetons, calculateurs, idiots, imbus de leurs personnes sous couvert de leur sacro-sainte liberté sexuelle, ces personnages secondaires semblent sortis d’une farce italienne de Dino Risi. Pas de corps musclés, huilés ou iconisés dans le film de Tim Mielants, mais des masses flasques, grotesques, difformes, tristement ordinaires. Les corps fatigués d’horribles vacanciers qui ont emporté dans ce havre de paix providentiel toutes les tares, les injustices, les mesquineries et l’intolérance du monde moderne, qu’ils voulaient probablement fuir à l’origine. 


Pour interpréter le rôle-titre, Kevin Janssens, habitué des rôles de machos virils (
D’Ardennen, Revenge, Lukas…) a pris 17 kilos. Dans ce contre-emploi étonnant, l’acteur, méconnaissable et entièrement nu de la première à la dernière scène, est une vraie révélation.
Entre comédie burlesque, slapstick (on se souviendra de cette mémorable échauffourée dans une caravane !), échappées poétiques et réalisme magique (la frontière entre fiction et réalité devient floue), De Patrick est l’une des œuvres les plus surprenantes que le cinéma flamand nous a offert depuis belle lurette.

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