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Terra In Vista de Giulia Angrisani et Mattia Petullà

Publié le 21/09/2022 par Benjamin Sablain / Catégorie: Critique

Terra In Vista de Giulia Angrisani et Mattia Petullà montre le quotidien de quatre travailleurs et travailleuses saisonniers (Cecilia, Armelle, Gibbo et Sisco). Ces derniers ont choisi de vivre en marge des conventions sociales habituelles pour organiser leur propre conception d’une vie en communauté.

Terra In Vista de Giulia Angrisani et Mattia Petullà

Le documentaire se focalise essentiellement sur les petits moments d’un quotidien précaire : bidouille pour améliorer la vie au campement, moments de travail et moments de fête, incertitudes quant au futur, le tout filmé de façon très détachée et en se refusant des témoignages face caméra. Le public est donc littéralement jeté dans ce bouillon d’images à décrypter. Les seuls instants où les différents protagonistes se confient à nous se fait par le biais de voix off, désincarnés de leur présence à l’écran.

On espère un jour pouvoir accoster cette terre en vue, humer les odeurs de sa nature, fouler du pied sa rocaille et ses terres grasses. Après tout, n’est-ce pas ici l’occasion de mieux appréhender un mode de vie alternatif ? Mais Terra In Vista n’est pas de ce genre. Il est plutôt en mode mineur, du genre à laisser affleurer son sujet, et le soin à son public de s’en approcher pour en effleurer les côtes. Il démarre non pas par une rencontre frontale, de plein jour, où le tapis rouge se déroulerait tout de go pour inviter à se passionner corps et âmes pour cet univers. Au contraire, il s’ouvre sur une nuit où, par une lampe de poche, on devine une présence s’affairer à de multiples occupations. La terre en vue n’est pas une terre qui s’élève fièrement, visible à plusieurs kilomètres, mais une sorte d’archipel nimbé d’un brouillard matinal d’où des formes et des éclats de voix épars éclosent pour aussitôt s’évaporer au premier coup de chaleur. La caméra cadre régulièrement depuis des positions insolites laissant l’essentiel en hors-champ, parcellaire ou dans un lointain qu’il s’agit de discerner plutôt que de considérer comme acquis. Même lorsque l’image finit par se livrer pleinement au détour d’une scène ou l’autre pleine de poésie, l’ambiguïté subsiste, mais d’une autre manière.

Autant les deux réalisateurs font preuve d’une grande pudeur et d’une infinie délicatesse à l’égard des personnes filmées, autant le public devra faire preuve d’une grande patience pour surmonter les éventuelles frustrations dues à un univers souvent opaque qui ne se distille que goutte à goutte et enfin être emporté par la même ivresse de liberté que celle qui habite ce petit monde vivant en bordure mais surtout au cœur des étoiles. Peut-être est-ce parce qu’ils et elles vivent en marge du visible qu’il a fallu délicatement tourner autour pour ne pas risquer de trahir la vérité des instants capturés ? L’histoire du genre documentaire l’a, après tout, très bien montré : la caméra est un outil de mise en lumière, autant elle est capable d’être aveuglante et destructrice qu’elle peut au contraire être plus respectueuse et tamisée, quitte à ce que l’image ne dévoile qu’un ballet de silhouettes.

L’archipel requiert donc de savoir voguer lentement pour ne pas éventrer la coque sur un récif et bien cerner une destination qui pourrait être là, juste sous les yeux, autant qu’un kilomètre plus à l’est. La terre est en vue, mais à la façon d’un mirage dont il s’agit de bien respecter la nature fuyante. Autrement, d’autres aventures restent à portée pour quiconque souhaite voguer en eaux plus limpides. Cela dit : ce périple documentaire vaut pleinement la peine d’être vécu.

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