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Dominik Moll, La Nuit du 12

Publié le 08/09/2022 par Kevin Giraud, Harald Duplouis et Vinnie Ky-Maka / Catégorie: Entrevue

Polar brillamment maîtrisé, film féministe sans en avoir l’air, La Nuit du 12 est un récit plein de nuances et de personnages attachants, conduits d'une main de maîtr par Dominik Moll. Avec sourire, humilité et gentillesse, il nous parle de cette œuvre forte qui fait déjà date dans l’histoire du cinéma policier français.

Cinergie : Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

Dominik Moll : La Nuit du 12 est un projet qui a germé après ma lecture du livre 18.3 - Une année à la PJ de Pauline Guéna. Plus précisément, il s’agit du récit de son immersion pendant un an à la police judiciaire de Versailles, une vue de l’intérieur du travail des enquêteurs. J’avais beaucoup de curiosité vis-à-vis de cette immersion dans ce milieu mal connu, et j’ai été interpellé par la fin de l’ouvrage, tournant autour d’une enquête irrésolue et d’un crime qui devient une obsession pour l’un des policiers. De là est né le film.

 

C. : Comment écrit-on un film policier donc l’aboutissement est l’échec de l’enquête ?

D.M. : Plutôt que l’échec, je préfère parler de non-résolution, et c’est ce qui m’intéressait justement. Dans les codes du polar, on débute par un crime et on termine en livrant le coupable. Ici, je voulais porter le regard ailleurs, amener le spectateur à s’intéresser à d’autres aspects de la vie de ces personnages, notamment lorsqu’ils sont face à l’irrésolution de l’enquête. Mais nous ne voulions pas que ce soit un constat d’échec pour autant. L’évolution de Yohan (Bastien Bouillon), le capitaine de cette unité, le montre bien. À travers son parcours, ses questionnements et ses rencontres, il tient le coup et trouve l’énergie pour continuer. En ce sens, le film est aussi un éloge à la persévérance.

 

C. : La Nuit du 12 s’ouvre sur un boys club. Mais très vite, on ressent qu’il y a plus que ça…

D.M. : C’est vrai que le monde de la PJ reste très masculin, et c’est ce que nous voulions raconter. Comment ces hommes reçoivent la violence d’autres hommes, et notamment celle commise envers les femmes. Des protagonistes avec leurs défauts, leurs qualités et leurs faiblesses. Petit à petit, et notamment via la rencontre avec des éléments féminins comme la juge d’instruction (Anouk Grinberg) ou Nadia (Mouna Soualem) la policière qui rejoint l’unité, les personnages masculins vont s’ouvrir, et aller de l’avant.

 

C. : Dépasser les clichés et proposer ces masculinités très diverses, c’était important pour vous et pour votre co-scénariste Gilles Marchand ?

D.M. : D’une part, il y a les masculinités toxiques des suspects qui peuvent être inquiétantes, violentes, lâches ou inconscientes. De l’autre, celles des policiers. Il ne s’agit cependant pas de dire que tout ce qui est masculin est horrible, mais bien de questionner ces codes, d’analyser ces réflexes. Et ce, également au sein du groupe d’enquêteurs, et leurs réactions vis-à-vis du passé de la victime. Lorsqu’une femme est victime d’une agression, et qu’on apprend qu’elle a eu une vie sexuelle un peu débridée, l’idée peut surgir qu’elle l’a peut-être bien cherché. Ce qui est proprement hallucinant et absurde, et nous voulions questionner cela dans le film.

 

C. : Le rôle des personnages féminins est d’ailleurs primordial dans l’avancement de l’enquête.

D.M. : Avec Gilles, nous voulions qu’elles apportent un vrai plus. Cela ne veut pas dire qu’un groupe composé exclusivement d’hommes est forcément malsain, mais je me suis rendu compte, dans le cadre de la semaine d’immersion que j’ai fait à la PJ pour préparer le film, que les hommes ont plus de mal à parler de leurs émotions, de leurs doutes ou de leurs faiblesses. Ces hommes ont du mal à se livrer, à se remettre en question. Et ce n’est pas un hasard si Yohan, dans le film, arrive à formuler ses réflexions auprès de la juge d’instruction, plutôt que vis-à-vis de ses collègues.

 

C. : En parlant de Yohan, Bastien Bouillon envahit l’écran dans ce rôle à la fois raisonné mais en même temps empli d’une rage intérieure. Comment avez-vous travaillé avec lui ?

D.M. : Nous avons défini quelques mots clés pour son personnage. Quelqu’un de droit, de concentré, quelqu’un qui doit se créer un cadre pour se contrôler lui-même. Marceau, le personnage de Bouli Lanners, est plus émotif, plus explosif. Mais nous voulions faire ressentir que cette énergie existait aussi dans le rôle de Bastien, qu’il lui fallait mettre en place ces garde-fous pour ne pas déraper. D’une part, avec cette pratique du vélo comme échappatoire, et de l’autre avec ce respect rigoureux des procédures, allié à une dévotion corps et âme à son travail.

 

C. : Vous aviez déjà en tête ce casting ?

D.M. : Au stade du scénario, je n’écris pas pour tel ou tel comédien. Mais au fur et à mesure que la fin de cette étape approche, on commence à voir se dessiner des pistes, à essayer de mettre des visages sur les personnages. Bouli Lanners est venu très vite. Pour les autres, cela a été plus long, car nous voulions réussir à constituer un groupe avec une bonne dynamique. Nos directrices de casting (Fanny De Donceel et Agathe Hassenforder, ndlr) ont vu plus de 150 comédiens, que nous avons fait travailler individuellement puis en petits groupes pour trouver le meilleur ensemble. Par la suite, le tournage s’est très bien passé. En tant que réalisateur, j’essaie d’instaurer une ambiance de travail concentrée, mais dans l’échange et dans le dialogue. Je ne crois pas à l’importance du conflit et de la tension pour faire sortir le meilleur des acteurs. On peut très bien - et même mieux - travailler lorsque les choses sont sereines et lorsque les comédiens sont en confiance. Profiter au maximum des talents de chacun, et travailler dans un but commun. 

 

C. : De Versailles dans le livre, vous êtes passé à Grenoble dans le film. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette région ?
D.M. : J’ai toujours trouvé Grenoble assez cinématographique. Une cuvette entourée de montagnes, et une région de vallées encaissées avec des sommets aussi beaux que oppressants, bouchant l’horizon. Cela résonne bien avec cette enquête qui ne trouve pas de dénouement. Et en même temps, la montagne est aussi une promesse d’évasion lorsqu’on la gravit, comme ce sera le cas pour le personnage de Yohan. Ces grands espaces se retrouvent aussi dans la musique d’Olivier Marguerit, lumineuse et porteuse de promesses malgré le scénario assez sombre du polar.

 

C. : Dans votre film, nous sommes aussi témoins du temps qui passe…

D.M. : Dans la PJ, lorsqu’un crime n’est pas résolu dans les premières semaines, une certaine stagnation s’installe. Puis une affaire chasse l’autre, et les irrésolues finissent au placard. Pouvoir inclure cette ellipse dans le film, avec cette juge qui relance l’enquête et fait se questionner Yohan sur ses motivations, apportait une couche supplémentaire dans le récit. C’est d’ailleurs quelque chose qui se retrouvait aussi dans le livre de Pauline, et qui m’avait attiré.

 

C. : Parler d’un féminicide à l’écran, c’est un acte presque politique aujourd’hui. En tant que cinéaste, comment voyez-vous votre rôle ?

D.M. : Dans le questionnement, plutôt que dans la dénonciation. Il y a des hommes horribles, c’est un fait. Dans ce récit, je voulais ouvrir le dialogue et aborder les perspectives de réconciliation qu’il peut y avoir entre les hommes et les femmes, qui passent forcément par le dialogue, l’échange et l’écoute. Une écoute qui doit, à l’heure actuelle, d’abord venir des hommes envers les femmes, et y compris envers un discours féministe. Je pense que c’est un film qui questionne la masculinité, sans pour autant être un film féministe. Comme Gilles et moi qui avons écrit le film, et moi qui l'ai réalisé, sommes tous les deux des mecs, cela me paraîtrait usurpateur d’affirmer que nous avons fait un film féministe. Notre première ambition était de travailler sur un enquêteur obsédé par un crime, mais ce n’est pas anodin qu’il s’agisse d’un féminicide. Aborder cette catégorie de meurtre, cela a une importance que nous avons découvert au cours de l’écriture, et qu’il nous semblait primordial de traiter dans le film.

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