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Jacqueline Van Nypelseer, Les Scénarios de Charles Spaak

Publié le 25/08/2025 par David Hainaut / Catégorie: Entrevue

Un livre pour redécouvrir Charles Spaak,  scénariste illustre du cinéma français

La chercheuse belge Jacqueline Van Nypelseer vient de publier une étude fouillée sur l’un des plus grands scénaristes francophones. Qui, tout en revalorisant le travail d’écriture, questionne aussi l’héritage écrasant de la Nouvelle Vague.

Redonner une place à l’écriture

Si Charles Spaak (1903-1975) n’est peut-être plus un nom familier du grand public, ses scénarios ont pourtant donné naissance à plusieurs monuments de l'histoire du cinéma français: La Kermesse héroïque de Jacques Feyder, La Grande Illusion de Jean Renoir, Le Ciel est à vous de Jean Grémillon, La Belle Équipe de Julien Duvivier, Les Tricheurs de Marcel Carné, ou encore Nous sommes tous des assassins d’André Cayatte. Autant de classiques étudiés dans les écoles de cinéma et souvent diffusés sur les grandes chaînes à l’époque, mais dont la paternité scénaristique est rarement mentionnée.

Ancienne professeure de lettres et passionnée de dramaturgie, Jacqueline Van Nypelseer publie un ouvrage chez La Lettre volée, intitulé Les Scénarios de Charles Spaak, à l’occasion des cinquante ans de la mort du scénariste. Un livre dense, qui parle aussi de films et de cinéastes qu’elle affectionne profondément. "Pour moi, la mise en scène est survalorisée. Car sans scénario, il n’y a pas de film", dit-elle. Dans un paysage critique encore largement centré sur le réalisateur, elle a choisi de réhabiliter celui qui écrivait dans l’ombre, bâtissait les récits et plaçait l’humain au cœur des conflits. 

Un regard social et une rigueur d’horloger

Spaak écrivait seul, relisait inlassablement et construisait ses intrigues avec une précision rare. "Il était plus qu'un dialoguiste, c’était un architecte du récit", résume Jacqueline Van Nypelseer. Loin du verbe brillant d’un Henri Jeanson ou du lyrisme d’un Jacques Prévert, Spaak décrivait des personnages traversés par leurs contradictions, des êtres fragiles ou ambivalents, issus souvent de milieux modestes, dans des situations moralement complexes.

Dans La Grande Illusion, par exemple, il oppose les classes sociales par-delà les lignes ennemies. Dans Le Ciel est à vous, il dépeint un couple populaire qui tente de réaliser ses rêves au point de renier ses responsabilités familiales. Dans Les Tricheurs, il capte les errements d’une jeunesse perdue, bien avant que d’autres générations ne s’en emparent. "Ce n’est pas un cinéma d’effets, mais un cinéma qui pense. Il écrivait pour faire réfléchir", dit-elle encore. 

“Le scénariste est le père, le réalisateur la mère”

Cette formule, qu’il aurait lui-même prononcée, en dit long sur son ambition. "Il posait les fondations, ne voulant pas être l’exécutant d’un metteur en scène." Le livre analyse plusieurs dizaines de scénarios, avec un soin qui révèle à la fois leur construction, leurs thèmes et leur importance dans l’histoire du cinéma francophone. Spaak se méfiait de la psychologie à outrance. Il privilégiait les tensions morales, les conflits entre les individus et leurs valeurs. "Ce qu’il a posé, c’est une modernité dramatique. On la reconnaît dans le meilleur des séries ou du cinéma d’auteur d’aujourd’hui." 

Truffaut, Nouvelle Vague et grand effacement

L’un des apports les plus tranchés de l’ouvrage réside dans sa critique du récit dominant imposé par la Nouvelle Vague. "On a construit une mythologie autour de Truffaut, mais Truffaut a évacué de nombreuses personnalités, dont Spaak. Il a quelque part pris sa place dans le récit historique." Une manière de rappeler que dans les années 60, la critique a glorifié le réalisateur-créateur, au détriment de la figure du scénariste.

"La caméra-stylo, c’était peut-être séduisant. Mais derrière, il y avait une volonté d’écarter ce qui venait d’avant. Une génération complète a été balayée!" Elle évoque même André Bazin, pourtant figure tutélaire de cette mouvance, qui tenait Spaak en haute estime. 

Une activiste du scénario

Jacqueline Van Nypelseer ne signe pas ce livre comme un exercice isolé. C’est l’aboutissement d’un long engagement. Dans les années 80, elle a entre autres fondé Les Cahiers du scénario, puis écrit le Programme du Certificat/Licence de littérature de cinéma et de télévision (ELICIT), projet pilote de MEDIA de la CEE qu'elle a installé à l'ULB. Elle a ensuite créé l'Université Européenne d'Ecriture (UEE) avec le même programme et initié le Premier Colloque européen de littérature de scénario, ainsi que le premier Festival belge des séries télévisées. "Il fallait des lieux pour en parler, pour défendre cette pratique. Je n’ai jamais cessé d’y croire." Une précurseuse, en somme.

Elle a enseigné le scénario comme une matière à part entière, à l'ULB et à la VUB. "Ce qui m'intéressait, c’est de transmettre l’idée qu’un scénariste, ce n’est pas juste un écrivain, mais quelqu’un qui travaille, qui doute, qui recommence. Spaak, c’était ça. Il ne se contentait pas d’une idée brillante, il la retravaillait." 

Une redécouverte intime

C’est un livre confidentiel, Charles Spaak, mon mari, trouvé chez un bouquiniste, qui l’a conduite à replonger dans l’œuvre du scénariste. Publié en 1977, ce précieux témoignage de sa femme lui a ouvert une porte vers cet homme discret, souvent dans l’ombre, mais à la trajectoire artistique immense. Notre interlocutrice a ensuite plongé dans ses scénarios, analysé leurs différentes versions et confronté les manuscrits aux films. Un travail de fond, réalisé sans tapage, mais avec détermination.

Et de bien sûr rappeler aussi que Spaak appartenait à une famille bien connue: son frère Paul-Henri fut une figure politique majeure de l’Europe d’après-guerre, sa nièce Antoinette a été une députée européenne bien connue, ses comédiennes de filles Agnès et Catherine Spaak (la deuxième fut célèbre en Italie) ont elles aussi laissé une empreinte publique. "Mais lui, Charles, est resté dans l’ombre. Pourtant, il avait une œuvre. Et c’est cette œuvre que je voulais mettre en lumière." 

Revoir les films, réécrire l’histoire

À travers ce livre, Jacqueline Van Nypelseer incite à revoir de nombreux films. Comme Cartouche, succès populaire porté par Jean-Paul Belmondo. Thérèse Raquin, drame fiévreux adapté de Zola avec Simone Signoret. Les Sept Péchés capitaux, film à sketches réunissant plusieurs grands noms (Gérard Philipe, Louis de Funès...) du cinéma. Katia, grande fresque sentimentale avec Romy Schneider. Avant le déluge, œuvre engagée sur la jeunesse d’après-guerre. Ou encore L’Assassinat du Père Noël, polar insolite devenu film de chevet pour plus d’un cinéphile. Entre bien d'autres. Presque tous témoignent d'une modernité narrative insoupçonnée. Elle regrette que l’enseignement du cinéma, encore aujourd’hui, accorde peu de place aux scénaristes. "On enseigne les films comme des œuvres de metteurs en scène. Spaak, on n’en parle pas. Il est pourtant central." 

Un regard sur la Belgique

Et aujourd’hui ? Jacqueline Van Nypelseer reste lucide. Elle salue les efforts récents en matière de séries belges, notamment du côté de la RTBF ou de certains auteurs émergents. Mais elle nuance : "Pour moi la Belgique reste avant tout un pays de documentaristes. C’est là qu’on ose, qu’on innove." Selon elle, c’est dans le documentaire que se maintient une véritable liberté de ton, d’esthétique et de propos. Les récits de fiction, en revanche, peinent encore à s’affranchir d’une logique de formatage. Trop souvent corsetés par les impératifs de coproduction ou de diffusion. "Mais les choses bougent." Un espoir qu’elle relie aussi aux nouvelles générations d’auteurs et d'autrices pour l’écran, à condition qu’on leur donne les moyens de construire des univers personnels. 

Un livre salutaire

Ni biographie, ni simple monographie, Les Scénarios de Charles Spaak est un essai érudit, engagé, mais toujours lisible. Jacqueline Van Nypelseer y rend justice à une figure restée trop longtemps dans l’ombre, tout en interrogeant notre manière de raconter l’histoire du cinéma. Une histoire qui s’écrit rarement au conditionnel, et encore moins au pluriel. Ce livre invite à repenser les hiérarchies, à déplacer les projecteurs et à peut-être regarder les choses autrement. Et surtout à se souvenir que derrière chaque grand film, il y a un scénario. Et derrière chaque scénario, un regard. Un travail. Une pensée, même. Trop souvent oubliés, mais essentiels. - David Hainaut

 

Jacqueline Van Nypelseer, Les Scénarios de Charles Spaak(L'Écrivain derrière la toile), Éditions La Lettre volée, collection Essais & Création, 240 pages.