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Jumbo de Zoé Wittock

Publié le 04/03/2020 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Portrait de la Jeune Fille en Foire

 

Jeanne (Noémie Merlant) est une jeune femme timide, rêveuse et solitaire, qui travaille de nuit dans un parc d’attraction où elle aime flâner en nettoyant les allées. Elle vit avec sa mère, Margarette (Emmanuelle Bercot), serveuse de bar extravertie qui collectionne les aventures d’un soir. Jeanne peine à trouver sa place au sein de la société et auprès des hommes, qui la terrifient. Elle passe son temps à bricoler, à inventer des objets. Sa vie s’illumine le jour où le parc acquiert une nouvelle attraction, le majestueux manège Move It, que Jeanne rebaptise Jumbo. Pour la jeune femme, c’est le coup de foudre immédiat, le début de sa toute première passion amoureuse. Tout en acier et en pistons, Jumbo prend vie et les deux êtres apprennent à communiquer grâce aux sons, aux vibrations et aux clignotements de la machine. Une passion sensorielle et extraordinaire que personne autour de Jeanne ne va comprendre ou tenter de comprendre.

L’année dernière, dans Le Daim, Jean Dujardin perdait la raison au contact d’une superbe veste en daim. On se souvient d’autres grands amoureux éperdus d’objets inanimés au grand écran : Keith Gordon et sa Plymouth Fury (Christine), Christophe Lambert et son porte-clés (I Love You), Ryan Gosling et sa poupée gonflable (Lars and the Real Girl), Angela Bettis et son cadavre-patchwork (May), sans oublier les fétichistes de la tôle froissée et des accidents de la route dans le scandaleux Crash, de David Cronenberg. Dans ces œuvres, le fétichisme est souvent utilisé comme une solution aux troubles psycho-affectifs et sexuels de personnages en manque. D’amour, d’amitié, de tendresse, de chaleur, de caresses, de passion… De fait, avant l’arrivée de Jumbo, personne ne voyait ni n’écoutait Jeanne.

Pour ses débuts (après quatre courts-métrages), la Belge Zoé Wittock s’est lancée dans un récit s’inscrivant dans ce sous-genre très particulier, terriblement ambitieux dans son absurdité. Mais une veste, une voiture, un porte-clés ou une poupée sont des objets quotidiens avec lesquels il est raisonnablement plausible d’imaginer un personnage développer une attirance. Mais un manège ? Jumbo n’est pas un gentil carrousel du genre où il faut attraper la floche ni un vulgaire stand de tir aux canards ! C’est un gigantesque tas de ferraille hi-tech rappelant une pieuvre, dont les bras à nacelles font voler les visiteurs de la foire dans tous les sens pour leur donner la nausée ! Par sa taille, par son absence totale d’anthropomorphisme, Jumbo posait un véritable défi à la réalisatrice, qui fait donc preuve, dès son premier film, d’une audace rare.

Pour se sortir de cette impasse, Zoé Wittock imagine un érotisme troublant, pratiquement inédit au cinéma. Jeanne est un personnage tellement « cassé » par son entourage que la voir s’éveiller à l’amour, à la tendresse, au sexe et à diverses sensations inédites (que ça se passe entièrement dans sa tête ou pas) s’avère forcément émouvant, d’autant plus que les circonstances spéciales de cet éveil annoncent un drame inévitable.

Désormais spécialiste des rôles de mégères toxiques et irresponsables, Emmanuelle Bercot (Mon Roi, Fête de Famille) incarne une mère fusionnelle qui, sous ses dehors de grande sœur marrante et vulgaire, délaisse sa fille pour se jeter dans les bras du premier venu. La première réaction de Margarette quand elle apprend « l’existence » de Jumbo est de se moquer de Jeanne, de l’humilier verbalement avant de la mettre à la porte, pétrifiée par la honte. Les figures masculines gravitant autour de Jeanne ne valent pas mieux : Marc (Bastien Bouillon), son patron, est un dragueur libidineux et insistant, n’hésitant pas à entrer sans frapper dans le vestiaire où elle se change. Quant au mystérieux Hubert (Sam Louwyck), dernière conquête de Margarette, il la met mal à l’aise.

Nul doute que cet environnement toxique joue un rôle décisif dans les fantasmes et dans l’imagination de Jeanne et que Jumbo constitue, à ses yeux, le seul échappatoire possible. Mais Jumbo est-il vivant ou existe-t-il uniquement dans son esprit ? Les sentiments de Jeanne sont-ils réciproques ? Jeanne est-elle folle ? Cette passion a-t-elle un avenir ? Ou comme l’écrivait Lamartine dans des vers répétés dans le film : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »

Zoé Wittock préfère ne pas répondre à ces questions. Le film n’en a pas besoin, gagnant à rester ambigu, naviguant astucieusement entre une imagerie fantastique radicale, l’érotisme le plus bizarre, le drame psychologique poignant et des thèmes habilement traités, tels la normalité aux yeux de la société, la persécution et l’intolérance face à la différence.

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