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Kalès de Laurent Van Lancker

Publié le 01/02/2018 par Sylvain Gressier / Catégorie: Critique

L'année dernière, sur la Côte d'Opale, à quelques kilomètres du film Dunkerque de Christopher Nolan, se jouait un autre scénario dont les protagonistes principaux cherchaient eux aussi désespérément à rejoindre les côtes anglaises. Point d'élan de solidarité internationale pour ceux-là, pas plus que de Tom Hardy venu sauver leurs fesses. Les migrants et réfugiés d'Afghanistan, du Darfour, de Syrie, d'Irak ou d'Erythrée avec leurs passeports estampillés "pays de merde" continuent à s'entasser dans des bidonvilles qu'on rase une fois de temps en temps en se disant que ça les fera peut-être disparaître dans la foulée. En attendant, d'ici une vingtaine d'années, que Disney nous fasse un blockbuster bienpensant sur la question, on peut aller voir Kalès de Laurent Van Lancker au Cinéma Nova.


À la fois Grand Prix et Prix de la Quadrature du cercle lors du dernier Festival Filmer à Tout Prix, Kalès de Laurent Van Lancker nous plonge au cœur de "la Jungle" de Calais, camp de fortune pour migrants et réfugiés devenu, en l'espace de quelques mois, village de bâches et contreplaqués avec ses écoles, restaurants et lieux de culte. Tourné d'avril 2015 à sa destruction en novembre 2016, le documentaire prend le parti de l'observation silencieuse bien que complice. On retrouve l'attrait du réalisateur pour ce "cinéma haptique", qui préfère la sensation au sensationnel. Le vent sonore qui souffle dans les bâches des tentes, la lueur du feu qui dessine les contours des hommes dans la nuit froide, Kalès fait appel à notre mémoire sensorielle pour mieux nous connecter à son propos politique.

Exact contrepoint de la représentation médiatique ayant voix au chapitre dans les médias, la jungle est presque un lieu clos, que l'on ne quittera que fugacement pour suivre un de ses habitants faire ses courses à l'hypermarché du coin. Laurent Van Lancker qui la connaissait bien pour y avoir été bénévole est parvenu à dépasser la légitime défiance de ses habitants de passage vis-à-vis de l'image, en les invitant à être les protagonistes de leur représentation. Et c'est surtout ce quotidien qui s'invente et se réinvente sans cesse qu'eux tous tentent de mettre en partage. Loin de tout misérabilisme ou d'apitoiement, le film prend la résolution de nous entraîner dans un monde, dur, certes, mais bien vivant.

Se saisissant par moments du son et de l'image, les migrants, source de tant de fantasmes allégrement nourris de fait-divers sordides, se révèlent être des gens comme tout le monde, avec leurs craintes et leurs espoirs.

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