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La Vie d'une petite culotte et de celles qui la fabriquent de Stefanne Prijot

Publié le 14/02/2019 par Fred Arends / Catégorie: Critique

Photographe et cinéaste, Stefanne Prijot consacre une grande partie de son travail à l'enregistrement de la lutte et de l'émancipation des femmes dans différents contextes et continents. Derrière le titre léger et plutôt drôle de son dernier documentaire se cache une réalité complexe, violente et emplie d'injustices. Présenté au Festival Elles Tournent 2019, son film interroge un monde du travail déshumanisé et inégalitaire ainsi que notre responsabilité dans nos modes de consommation.

Projection au 11e Festival Elles Tournent – 25.01 22h – Vendôme – www.ellesournent.be

En voix-off, la réalisatrice raconte la genèse de son sujet, intimement lié à son histoire personnelle. Sa mère est en effet responsable d'un magasin de vêtements qui a vu, en 30 ans, l'évolution et la dégradation de l'industrie textile en Belgique et en Europe. Alors qu'elle vendait des vêtements 100% belges, elle fait face aujourd'hui à une production mondialisée divisée entre plusieurs pays. À partir de la culotte en coton, elle se propose de remonter la chaîne de la production et de visiter les différents pays afin de rencontrer les femmes qui en sont souvent les maillons essentiels et, pourtant, les plus vulnérables.

De l'Ouzbékistan à l'Indonésie en passant par l'Inde, la cinéaste va à la rencontre de femmes dont malheureusement des jeunes filles et des enfants embrigadées dans la marche forcée du néo-libéralisme. Les grands intérêts industriels et capitalistes sont la plupart du temps protégés et maintenus par le pouvoir politique en place. Ainsi les cultivatrices de coton en Ouzbékistan sont sans cesse menacées par les autorités -le coton étant l'une des principales ressources du pays-, qui fixent les quotas et les salaires sans aucune protection ni droits élémentaires. Le montage du film se veut simple et découpé par pays, en fonction de sa spécialité : culture du coton, fabrication du tissus, teinture, confection, etc. Ces régions et pays se ressemblent par une exploitation quasi sans limite des travailleuses. La cinéaste analyse également les multiples discriminations auxquelles doivent faire face les femmes : infériorité de classe liée à leur genre, mariages forcés, dot à payer sont autant de pressions qui les poussent à aller travailler à l'usine, les portes de l'apprentissage leur étant très tôt fermées. Parce que nées femmes, elles sont vouées aux travaux les plus dégradants et les plus difficiles - les chefs d'atelier sont le plus souvent des hommes – et parce qu'elles sont nées femmes, elles sont socialement invisibles, déconsidérées et doivent assumer les fonctions domestiques.

Au-delà d'un constat très pessimiste sur notre monde et notre façon de consommer, la réalisatrice reste attentive aux formes de résistance qui se développent partout malgré les dangers de prison et parfois de mort. Aussi exploitées soit-elles, ces femmes luttent pour leur droit et leur dignité. Elle interroge également habilement notre responsabilité et notre impuissance face à ce système absurde. Combien de kilomètres parcourus ? Combien de solvants et de produits chimiques répandus dans les fleuves et les rivières ? Combien d'ouvrières mortes de fatigue car elles n'arrivent plus à suivre le rythme de la machine ? Le taylorisme est mondialisé. À chaque pays sa tâche. Le découpage du temps de travail et de la production atteint la limite de la raison.

S'informer justement et retrouver une certaine empathie qui manque à notre époque sont peut-être le début d'une solution.

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