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Le Coeur noir des forêts de Serge Mirzabekiantz

Publié le 19/07/2022 par Fred Arends / Catégorie: Critique

L'Enfant de la liberté

Le premier long-métrage de Serge Mirzabekiantz décrit avec justesse et sensibilité l'épopée et la quête de liberté de deux jeunes issus d'un foyer d'accueil. Mêlant onirisme et étrangeté avec un réalisme finement capté, le réalisateur élabore un récit généreux et révèle deux comédiens remarquables. 

Le Coeur noir des forêts de Serge Mirzabekiantz

Nikolaï (Quito Rayon Richter) est un habitué des foyers et des familles d'accueil avec lesquels les relations sont de plus en plus difficiles. Lors d'une soirée, il rencontre Camille (Elsa Houben), adolescente juste débarquée dans le centre avec qui il devient de plus en plus proche. Éprise vainement d'un garçon plus âgé qui n'a que faire d'elle, Camille a un fort désir de maternité. Lorsque très vite, Nikolaï lui propose de faire un enfant, Camille accepte et ils décident de fuir dans la forêt et de s'y installer afin d'échapper au foyer et aux services sociaux. 

Afin de mieux cerner la personnalité des deux protagonistes, le film établit un double montage en reprenant deux fois le récit, de leur rencontre jusqu'à leur fuite dans la forêt. La première partie articule le point de vue de Nikolaï, la seconde celui de Camille. La compréhension de leurs doutes, de leur peine, s'en trouve affûtée. Serge Mirzabekiantz ajuste également constamment plusieurs niveaux de mise en scène - caméra portée, plans serrés, travelling plus aériens, rupture de tons – pour approcher à juste distance de ses personnages. Le cœur de leurs émotions est la quête des origines pour Nikolaï et la relation distante ou absente avec ses parents pour Camille. Si Nikolaï ment sur ses origines c'est pour les faire exister, ne plus être un animal abandonné dans la forêt. Et concevoir cet enfant comme la création d'une nouvelle utopie – vivre et donner la vie dans la forêt - loin du monde et de ses tourments, permettra de lui transmettre une origine avec la peur cependant de l'en priver et de reproduire sa propre trajectoire. La forêt omniprésente constitue le troisième personnage de ce récit d'absolu, se révélant féerique ou menaçante, protection et piège. Les nombreux plans fixes ou en mouvement sur la forêt scandent l'évolution et le changement dans la relation qui unit Camille et Nikolaï. Le cinéaste réussit à faire le portrait d'une relation inédite, tout d'abord amicale, puis fondée sur un pacte (faire un enfant) et qui s'avère de plus en plus amoureuse malgré les colères et les confrontations. Hors des schémas traditionnels et patriarcaux, la relation fille/garçon se veut consentie, égalitaire, tendre et drôle. La maturité de ce couple se révèle d'une grande puissance et donne au film un ton franc, toujours positif et assez rare pour ce type de récit. 

Serge Mirzabekiantz excelle dans la direction des comédiens. Il parvient à tirer le meilleur de Quito Rayon Richteret de Elsa Houben. Comme lors de ce magnifique plan de la communication téléphonique entre Camille et son père. Camille est dehors, assise sur l'herbe, on ne voit pas son père; la caméra est proche, aérienne, en totale adéquation avec le jeu de Elsa Houben. Un pur moment de grâce.

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