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Rencontre avec Serge Mirzabekiantz, réalisateur du film Le Cœur noir des forêts

Publié le 01/09/2022 par Fred Arends et Harald Duplouis / Catégorie: Entrevue

Pour son premier long-métrage, Le Coeur noir des forêts, Serge Mirzabekiantz livre une œuvre forte où deux jeunes décident de quitter leur foyer d'accueil et de s'enfuir dans la forêt. Rencontre dans les bureaux de Hélicotronc, la maison de production.

Cinergie: Pouvez-vous nous raconter votre parcours jusqu'à la réalisation de ce premier long-métrage ?
Serge Mirzabekiantz : J'ai fait une formation à l'IAD, en réalisation. J'ai fait plusieurs stages dans le cinéma mais plutôt en tant que passion, en tant que hobby. J'ai fait un court-métrage de fin d'études et du coup, j'ai rencontré Hélicotronc et on a commencé à faire des courts-métrages dont One (2007) et La Faveur des moineaux (2013). J'avais encore envie de réaliser des courts-métrages, j'ai commencé à écrire et le projet s'est peu à peu développé en long-métrage.

 

C: Comment est née cette histoire ? Etes-vous parti du réel ?
S.M. : Alors pas du tout du réel. À la base, comme il s'agissait d'un court-métrage, je suis parti d'une image que j'avais en tête qui était « deux personnes qui courent dans la forêt ». Ce qui m'intéressait, c'était qu'on puisse plonger le regard dans ce tableau et, petit à petit, y déceler des détails ; qu'on pouvait voir de en plus précisément ce qui se passe : ils se donnent la main, ils ont l'air jeune, la fille semble marcher bizarrement, peut-être est-elle enceinte, etc. Et donc, en étoffant les personnages et les situations, est né Le Cœur noir des forêts. Et puis, surtout, je suis devenu père au moment de l'écriture et du coup, est venu le questionnement de ce que c'est être parent, fonder une famille, et quelle place donner à un enfant dans le monde actuel ? Quel monde on prépare, quel monde on laisse ?

 

C: Pour aussi se rapprocher des personnages, vous effectuez un double montage sur toute une partie du film. Etait-il déjà pensé en amont ?
S.M.: Oui, il l'était vraiment à l'écriture du scénario. Ce n'est pas du tout un truc de montage même s'il y a un vrai travail de montage. Ce qui m'intéressait, c'était de montrer que dans une relation d'amour, il y a toujours deux vérités et on ne voit pas la vérité de l'autre. Je trouvais intéressant de démultiplier les angles afin d'avoir le point de vue de chacun et surtout de découvrir individuellement chaque personnage qui sont à la base très opposés: ces deux solitudes vont-elles finalement se rencontrer ?

 

C: L'un des aspects les plus intéressants du film est justement l'évolution de cette relation qui commence comme une amitié amoureuse, avec ce contrat qui est de faire un enfant et qui évolue vers une forme amoureuse très mature, très égalitaire....
S.M. : Oui l'idée était de faire comme une histoire d'amour à l'envers car ici la question de faire un enfant arrive d'emblée alors que très souvent, cette question surgit plus tard dans une relation. Et surtout voir l'évolution de ces amours naissantes, comment elles éclosent, évoluent en fonction de chacun et comment on remet en question sa façon d'être vis-à-vis l'autre, ne fût-ce que dans le toucher, le film montrant aussi cette transformation de leurs rapports plus charnels.

 

C. : Le garçon fait aussi preuve d'une grande maturité lorsque sa paternité est déniée. Il parvient à prendre sa place.
S.M. : C'est une question qui reste ouverte. J'espère que le film interroge aussi ce que représente la paternité. Est-ce être le père génétique ou le compagnon, la présence ? Il s'agissait aussi de partir de deux enfants et de voir qu'ils agissent parfois de manière très adulte.

 

C: La forêt est un personnage à part entière. Elle est d'emblée dans le premier plan du film, elle revient de façon rythmique, mystérieuse ou protectrice. Comment avez-vous inséré ces images sans que cela devienne un effet de style ?
S.M.: C'était la plus grande complexité au scénario pour qu'effectivement, il n'y ait pas cette systématisation, ce symbolisme aussi dans lequel je n'avais envie d'entrer. Il a fallu gérer cet équilibre à la fois dans l'écriture et puis surtout au montage avec Julie (Julie Naas, cheffe-monteuse, NdlR) qui a fait un travail  de l'ordre de la sensation. À partir du moment où nous avons considéré la forêt comme un personnage, un dialogue a pu s'instaurer. Ce n'était plus des images, c'était un personnage qui dialoguait différemment avec les autres personnages et aussi, je l'espère, avec les spectateurs, puisque la forêt laisse un mystère assez ouvert pour que chacun y mette son interprétation. J'ai d'ailleurs réalisé un véritable casting de forêts et on a recomposé une forêt à partir de trois forêt différentes pour vraiment voir l'évolution, comme si on travaillait avec un comédien.

 

C: La forêt crée aussi une atmosphère de film d'aventures... Les personnages abandonnent le monde matériel et partent en route vers une sorte d'utopie, en créant des possibilités qui n'existaient pas.
S.M. : C'est vraiment ça. Je dis souvent que l'adolescence est le lieu de tous les possibles. Du coup, je trouvais intéressant qu'ils partent vers cette utopie où tout est possible et surtout, d'avoir envie de devenir des adultes mais loin du monde des adultes.

 

C: Comment s'est passée la rencontre avec les deux comédiens assez remarquables (Elsa Houben et Quito Rayon Richer) et comment les avez-vous dirigés dans ces rôles très complexes où l'intimité est très présente ?
S.M. : Il y a eu un très, très long casting, de manière individuelle c'est-à-dire garçon/fille; ce qui m'intéressait c'était d'avoir dans le visage à la fois l'enfance et à la fois l'adulte qu'ils allaient devenir. Il y avait donc un premier choix par rapport à ça. Et après, il fallait trouver l'alchimie entre les deux. J'ai fait des essais avec plusieurs couples et puis à un moment donné, j'ai senti qu'il se passait quelque chose entre eux deux. Après, il a fallu faire un très gros travail en amont. Ils n'ont jamais lu le scénario. On a fait une vraie lecture tous ensemble à un moment donné et donc ça a été un premier choc pour eux mais qu'ils vivaient à deux. Après, on a beaucoup travaillé sur les scènes qui pouvaient être délicates, comment on pouvait les filmer ? Qu'est-ce qu'on verrait ?, et établir un véritable rapport de confiance l'un envers l'autre. Ils ont beaucoup répété, de manière très technique pour que tout d'un coup, cela devienne spontané. Sur le tournage, j'ai fait une erreur qui était de penser que je pouvais travailler avec eux de la même manière, sachant qu'Elsa est une comédienne qui a déjà beaucoup d'actifs alors que Quito était novice. Je leur parlais de la même manière à tous les deux et ça ne marchait pas. On avait fait des répétitions la veille du tournage et c'était catastrophique ! On a donc pris un temps à trois où j'ai pu être plus proche d'eux et je me suis rendu compte que je devais parler à Elsa comme à une actrice, avec des directions, des choix, et il fallait que je prenne Quito pas du tout comme un comédien, mais comme ce qu'il était vraiment. À partir  de ce moment-là, il s'est passé quelque chose entre nous trois qui a permis ce rapport de confiance.

 

C: Vous utilisez différents moyens dans la mise en scène, avec des plans en caméra portée ou des séquences plus "aériennes", il y a beaucoup de variations dans l'approche...
S.M. : Pour moi, il y avait deux choses: pouvoir prendre des respirations avec une caméra plus aérienne qu'on réussit le plus souvent à obtenir avec une Steadicam et ces plans permettent une dynamique qui laisse la place aux comédiens et à un moment donné j'ai compris que c'était une relation entre eux deux, le comédien et le steadicameur. Il y avait donc ce regard flottant, cette distance permis par la Steadicam et puis à d'autres moments, où nous sommes plus dans la réalité. Le film a un ancrage social avec tout d'un coup une aération plus onirique. J'ai essayé de créer une alchimie avec ces deux façon de faire, ces deux types de cinéma peut-être.

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