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Les perdants n'écrivent pas l'histoire de Frédéric Fichefet

Publié le 01/01/2002 par Philippe Simon / Catégorie: Critique
Les perdants n'écrivent pas l'histoire  de Frédéric Fichefet

No pasaran revisited

 

Il est des films rares qui, s'adressant à l'intelligence comme à la sensibilité du spectateur, l'élèvent à ce qu'il y a de meilleur et font naître chez lui ce sentiment bouleversant de toucher à ce qui jusqu'alors lui était resté méconnu, voire caché. Des films qui nous changent le regard autant que l'émotion et nous accompagnent longtemps, tels une référence nécessaire à l'appréciation de nos vies.

 

Les Perdants n'écrivent pas l'histoire, le dernier film de Frédéric Fichefet, coréalisé avec la complicité d'Edie Laconi, est de ceux là. Film enquête prenant prétexte d'une photographie où posent une quinzaine de Luxembourgeois partis soutenir les brigades internationales pendant la guerre d'Espagne, il cherche dans le Luxembourg d'aujourd'hui à retrouver les traces de leur aventure. D'une démarche implacable doublée d'une lucidité sans concession, cette enquête, avec cette crudité d'un propos qui va à l'essentiel, met au jour les mécanismes de ce qui bien vite apparaît comme le révisionnisme historique de ceux qui défendent le confort de l'oubli. Car ici, l'histoire officielle phagocyte à ce point l'histoire individuelle que cette dernière s'évanouit dans la jaune grisaille de l'indifférence des nantis. De ces quinze aventuriers de la révolution, le Luxembourg d'aujourd'hui n'a gardé en mémoire que les bribes d'une disparition. De traces, il n'y en a guère, tout au plus un soupçon commémoratif qui lave plus blanc que blanc. Véritable machine de guerre contre l'anesthésie sociale, les Perdants n'écrivent pas l'histoire met à mal ce cocon comateux où se complaisent ceux qui, par peur d'une remise en cause de leur bien-être matériel, défendent l'ordre d'une sécurité à tout prix. Et il y a une belle cruauté dans ce jeu de massacre qui n'hésite pas à rouvrir une vieille cicatrice dont on a gommé jusqu'aux rougeurs de la douleur, pour, d'un passé oublié, ramener au présent les questions primordiales de ce qui se tient tapi derrière le silence généralisé. Mais les qualités de ces Perdants magnifiques ne s'arrêtent pas à la terrible charge de leur propos. Frédéric Fichefet et Edie Laconi ont su trouver une écriture cinématographique originale pour mettre en scène cet effet d'absence, ce principe de disparition.

 

En promenant dans l'actuel Luxembourg la photographie agrandie des quinze rebelles du "no pasaran", ils ont fait surgir le passé ; plus, ils l'ont inscrit directement dans le paysage social contemporain comme l'une de ses composantes, lui redonnant toute son importance. En usant de cette photographie comme d'un détonateur, ils ont réussi la confrontation explosive entre les passions d'hier et l'indifférence d'aujourd'hui, créant un état de malaise ou le désintérêt de ceux qui sont tenus dans l'ignorance est comme l'écho assourdissant de ceux qui ont cultivé l'oubli. Cadré au plus juste, monté avec la finesse acérée d'un scalpel, il n'est pas une séquence du film qui ne soit le prolongement de ce qui précède, l'annonce de ce qui suit, avec une cohérence entre le fond et la forme qui atteint parfois la perfection. Rien dans ce film ne semble gratuit, innocent ; au contraire, tout concourt à nous rendre évident ce qui ne l'était pas, jusqu'à cet aspect baveux et surex de l'image vidéo qui ici s'harmonise avec la laideur de ce qui nous est montré. Film exemplaire de ce que le documentaire d'investigation peut produire de meilleur, les Perdants n'écrivent pas l'histoire fera sans doute grincer plus d'une mâchoire mais, loin de ces irritations et autres démangeaisons idéologiques, le choc salutaire qu'il propose, l'invention et l'intelligence de sa réalisation le placent dans ce souci du vivant qui est la vérité du cinéma.

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