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Rencontre avec Nora Burlet, 32 Août

Publié le 27/06/2018 par Bertrand Gevart / Catégorie: Entrevue

C’est la fin de l’été, le 32 août. Dans une esthétique new wave post punk, Nora Burlet nous dévoile le parcours croisé d’Emile, Cécile et Romain vivant leur dernière soirée ensemble.

Sous leurs paupières silencieuses, meurtrières, ne se déploit ni la vague confuse des corps et du désir, ni les irrémédiables hésitations du dire. Un film vitaliste, ou le désir effréné de vivre se mêle à l’insoupçonnable lancinement de la mélancolie. Sélectionné au Court en dit long de juin 2018 à Paris, nous avons rencontré la réalisatrice de ce premier court-métrage.

Cinergie : Peux-tu expliquer ton parcours artistique et académique ?
Nora Burlet : Je suis sortie de l'IAD en 2014. Need production m’a contactée après avoir vu mon court-métrage de fin d’étude. Je suis arrivée chez eux en septembre avec le projet 32 août pour lequel nous avons eu une longue période d’écriture et de réécriture. Pour le moment, je travaille sur un tout autre projet, une création théâtrale : I WANT YOU BUT I WANT YOU TO WANT ME MORE, en collaboration avec Ariane Malka. La création explore à quel point le smartphone a modifié nos comportements relationnels et intimes. Nous faisons une écriture plateau. Nous allons présenter la pièce le 13, 14, 15 septembre au Mars (ndrl : Mons Arts de la Scène Rue de Nimy à Mons).

C. : As-tu mis beaucoup de temps à écrire 32 août ?
N. B.
 : Il y a eu deux grandes étapes pour l'écriture du film. Les premières versions développaient un scénario assez classique où le personnage principal était malade et menait une double vie. Finalement, je me suis rendu compte que je voulais être dans le regard des autres personnages, ses deux amis, et dans la prise de conscience que leur ami va mourir. Je voulais parler de ce constat-là et travailler sur la pudeur entre eux.

C. : Pourquoi ce titre 32 août ?
N.B. :
Qu’est-ce que cela t’évoque ?

C. : Un jour qui n’existe pas. Un jour que le mourant ne connaîtra pas. Comme si en dernière instance, le réel de la mort n’avait pas eu lieu. Le 32 août, c’est le lendemain de quelque chose.
N.B.
 : L’histoire du titre est assez anecdotique. Manoël Dupont, le comédien qui joue le rôle d'Emile en est à l'origine. En réalité, le projet s'est appelé « Emile » très longtemps, faute d'avoir trouvé un titre. Et durant le tournage, j'avais demandé à l'équipe de faire des propositions des pires titres, pour rigoler, et surtout pour faire émerger des idées. Et finalement, Mano a proposé 32 août et j'ai senti que c'était le bon titre pour le film.
Pour moi, le 32 août est effectivement un jour qui n'existe pas, l'été qui prend fin et la rentrée imminente qui est, ici, la date d'un grand changement : fin des secondaires, début des premiers choix et la vie de chacun qui prend des chemins différents. Le 32 août, c'est ce moment en dehors du temps, en suspension, comme pour ralentir les derniers instants d'été ensemble.
On peut ressentir le film comme profondément ancré dans le présent mais aussi, comme des souvenirs sous formes de bribes. D'ailleurs, en terme de montage, nous voulions toucher quelque chose de brut : autant Romain pourrait vivre cela maintenant au présent, autant il aurait pu s’en souvenir par fragments.

C. : Quelle est la genèse du film ?
N.B. :
En 2009, un ami Emile est décédé d'une maladie. C'était ma première mort. Quand tu as 18 ans, que tu évolues avec une bande et que l'un d'entre eux meurt, ça te renvoie à ton propre rapport à la mort mais aussi à la vie. Mon ami Emile était d'ailleurs quelqu’un de terriblement vivant. Et c'était important que ce soit dans le film, que le personnage d'Emile soit dans un élan vital alors que paradoxalement, c'est celui qui est le plus proche de la mort, et que les deux autres, à l'aube de leur vie, aient peur de la vivre. J'ai ressenti ça à l'époque.

C. : Cette période, la fin de l’adolescence t’intéresse ?
N. B. : À l’IAD, j’ai fait deux films, le premier s’appelle Julia que j’ai coécrit et coréalisé avec Maud Neve, un huis clos dans lequel une fillette de 12 ans veut se rapprocher de sa sœur par le biais d’un mensonge, mais le mensonge, souvent, implique des conséquences qui nous dépassent. Mon autre film académique, Aller contre, traitait d’une fugue, une fugue ratée par deux jeunes filles faisant du stop. La jeunesse et l’adolescence ont toujours été au centre de mes recherches et de mes histoires cinématographiques.  Je ne sais pas si je vais encore traiter de l’adolescence. Pour créer, il faut une nécessité. Mais je reste fascinée par la jeunesse. Cette énergie-là, d’être confronté au monde, d’être dans ses premières colères et revendications, déceptions, questionnements, des jeunes qui sont déjà tellement quelqu’un alors qu’ils n’ont encore rien accompli. Oui je pense que je retravaillerai sur l’adolescence même s’il faudra un jour que je passe à autre chose, que je grandisse aussi.

C. : Tu as articulé à la fois la terrible évidence de la mort et en même temps, tu as su développer des promiscuités dans lesquelles la mort semble tomber dans l’oubli, notamment par la chorégraphie des corps. C’est comme si on oubliait la mort au profit de la vie des deux personnages. Comment as-tu traité le paradoxe entre le dire et son effacement constant ?
N.B. : Pour moi, il fallait qu'on sente qu'Emile allait mourir mais qu'on ne le dise jamais vraiment. On a donc beaucoup chargé les comédiens et travaillé sur des émotions contraires, qu'ils désirent profondément quelque chose mais soient sans cesse dans la retenue. De plus, le fait est que leur corps se rejoignent et questionnent les frontières de leur relation amicale, fusionnelle, presque amoureuse. Le désir et la sexualité marquent les corps, nous ne sommes plus les mêmes après avoir fait l'amour avec quelqu'un et la relation se trouve irréversiblement modifiée. Leur rapprochement est une tentative désespérée de se retenir les uns aux autres, de continuer à s'aimer malgré tout.
On s'est beaucoup intéressé à la chorégraphie des corps dans l’espace. Comment ils se rapprochent, s'éloignent, se regardent, fuient, s'affirment. Ils apparaissent rarement à trois dans un plan, comme s’ils n’arrivaient pas à se rejoindre, comme un rendez-vous manqué.

C. Le film est-il envisagé comme un voyage d’adieu sans que les protagonistes ne le sachent vraiment ?
N.B. :
L'adieu, la dernière fois, c'est quelque chose de très fort. Tous les personnages le sentent, sans vouloir se l'avouer, mais tout autour d'eux se trouve teinté par cet enjeu. La parole, les mots, s’effacent pour laisser place à la corporéité et au geste. Dans le film, il y a très peu de dialogues ; ce qui est important, c’est l’énergie. C’est un film qui parle du regret aussi, des mots qu'on n'a pas réussi à dire.

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