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Rencontre avec Paul de Theux directeur de Media animation

Publié le 21/06/2019 par Sylvain Gressier / Catégorie: Entrevue

Qu'il s'agisse de montrer un film pour en débattre ensuite ou découvrir les aspects techniques et théoriques menant à la réalisation de vidéos, on parlera en Belgique francophone d'éducation à l'image. Le terme, qui date du début des années 90, englobe de nombreux aspects et des formes diverses. Toutes partagent cependant des enjeux communs : apprendre à analyser les images et leur monde; développer l'esprit critique et la créativité.

Rencontre avec Paul de Theux directeur de Media animation, asbl œuvrant à l'éducation permanente en audiovisuel depuis plus de quarante ans et reconnue depuis 1995 comme "Centre de ressources en éducation aux médias" pour l’enseignement.

Cinergie : Quelle place l'éducation aux médias trouve-t-elle dans l'enseignement aujourd'hui ?
Paul de Theux : L'éducation aux médias s'est développée ces vingt dernières années. Elle se fait principalement par le biais d'un parcours transdisciplinaire. Il n'existe actuellement pas de cours d'éducation aux médias, celle-ci doit donc trouver sa place dans les différentes disciplines, c'est le choix qui a été fait dans tous les réseaux d'enseignement en Belgique francophone. Les cours de science sociale, d'histoire ou de philosophie par exemple s'y prêtent naturellement. Dans le cours de français, l'éducation aux médias trouve également assez logiquement sa place. Puisque l'on peut faire l'analyse des documents audiovisuels comme on fait celle des documents écrits. L'expression et la création sont aussi des dimensions du cours de français.

C. : Dans le cadre des activités de Media Animation, cette éducation est elle dispensée par l'enseignant ou un animateur ?
P. de T. : Ça passe par les enseignants parce qu'il n'y a pas véritablement de financement pour faire intervenir des gens dans les écoles. Nous avons mis, à l'image de nos collègues des autres réseaux, le focus sur la formation des enseignants. Un enseignant qui est formé va pouvoir, pendant toute sa carrière, diffuser l'éducation aux médias, tandis que si on envoyait quelqu'un de notre équipe dans une classe, il devrait revenir l'année suivante et ainsi de suite. On n’a pas les ressources humaines pour le faire. L'éducation aux médias devrait faire partie de la formation initiale des enseignants, mais en pratique, c'est souvent assez peu développé.

À Media Animation nous sommes assez actifs dans la formation continue des enseignants. Nous proposons une série de formations auxquelles ils peuvent s'inscrire tout au long de leur carrière. Ce sont évidemment des formations transdisciplinaires et qui doivent pouvoir s'adresser à toutes et tous.

C. : Quels retours recevez-vous du monde enseignant ?
P. de T.: : Globalement ces formations sont assez bien perçues, notamment car les enseignants s'inscrivent volontairement. Nous essayons de proposer un maximum de choses en cohérence avec leurs cours et qui peuvent s'y intégrer. On travaille également les sujets qui correspondent aussi aux problématiques sociétales du moment, les questions liées aux fake news, à la désinformation, aux théories du complot par exemple. Il y a également des formations qui sont plus intemporelles, comme apprendre à analyser le langage cinématographique ou décoder le journal télévisé.

C. : C'est donc toujours une démarche individuelle de l'enseignant ?
P. de T. : Le choix de la formation est une démarche individuelle. Mais en principe dans le cadre scolaire, l'enseignant devrait s'intégrer dans un plan de formation coordonné avec le reste de l'équipe éducative de son établissement. Il y a, au sein de chaque établissement scolaire, pour certains plus que d'autres, une politique, un projet qui doit être mis en place et dans lesquels les formations que nous proposons seront un élément parmi d'autres.

C. : Est-ce que quelque chose est en train de se jouer dans le travail du Pacte d'excellence ?
P. de T. : Le Pacte d'excellence jusqu'à maintenant n'a malheureusement pas beaucoup mis le focus sur l'éducation aux médias. Il s'est plus centré sur le numérique au service des apprentissages. Il y a là un enjeu important, pour que l'éducation aux médias soit bien prise en compte, notamment pour le tronc commun qui représentera la formation jusqu'à la 3e année du secondaire. Le conseil de l'éducation aux médias (CSEM) est en train travailler à ce que l'éducation aux médias ne soit pas laissé pour compte.

C. : Est-ce que l'éducation aux médias pourrait servir comme un outil au service de la pédagogie ?
P. de T. : L'image est un outil précieux pour l'apprentissage. Les enseignants sont encore peu préparés à utiliser ce type d'outil. Ils le font progressivement, mais pas toujours en connaissance de cause. C'est souvent par essai-erreur, sans toujours bien savoir quels sont les avantages et les inconvénients des différentes formes d'images. Il y a encore beaucoup de progrès à faire et les nouvelles technologies le permettent. Déjà, il y a vingt ans, quand le conseil d'éducation au média avait travaillé la question de l'image, ils avaient souligné que la pensée elle-même, fonctionne à l'aide d'images et qu'il est important de prendre en compte cette dimension.

C. : Pouvez-vous nous donner un exemple concret de l'usage que vous en faites au sein de Media Animation ?
P. de T. : Les stéréotypes au cinéma, par exemple. Bien comprendre pourquoi et comment le récit cinématographique utilise des stéréotypes. Nous partons du principe qu'un stéréotype n'est pas forcément négatif. On a, par exemple, une image très positive de tel métier, tel pays ou telle activité, ce qui peut être interrogé aussi d'ailleurs. On part aussi de l'idée que le stéréotype est indispensable dans un film. Lorsqu’on a une heure trente pour raconter une histoire, il faut des stéréotypes pour mettre en place les personnages. Certains peuvent être grossiers, d'autres beaucoup plus subtils, faisant entrer le spectateur dans des nuances qui sont parfois très intéressantes. Reste qu'il demeure important de comprendre les stéréotypes négatifs qui pourraient poser problème, pour prendre distance et éviter de les assimiler à notre propre perception de la société.

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