Cinergie.be

Sur le tournage du film "Le Voyage de Talia"

Publié le 09/09/2020 par David Hainaut et Constance Pasquier / Catégorie: Tournage

Entre Bruxelles et Dakar 

En Belgique, la reprise des tournages se précise. Tant du côté des films (Fabrice Du Welz, Joachim Lafosse...) que des séries (Baraki, Coyote, Pandore...) où, après plusieurs mois d'attente et d'incertitude, de nombreuses équipes sont en ce moment sur la brèche. 

Et ces jours-ci, dans le centre de Bruxelles, un premier long-métrage, Le Voyage de Talia, réalisé par Christophe Rolin, a aussi pu repartir, après une longue interruption. Tourné chez nous et au Sénégal, ce road-movie défini comme "inspirationnel" évoque la destinée d'une jeune Afro-Belge, désireuse d'accomplir un retour aux sources. 

Fin de l'été 2020, centre de Bruxelles. À l'extérieur d'une enseigne de bande dessinée bien connue de la capitale, la petite  équipe de tournage s'affaire, mettant en boîte quelques scènes. Christophe Rolin, détaille : "C'est en fait la seule séquence qui se passe en Belgique, la majorité du film se déroulant au Sénégal, surtout à Dakar. C'est un challenge, car on doit se remettre dans le bain, après le COVID. Cela faisait neuf mois qu'on n'avait plus tourné. Il nous restera encore sept jours à Dakar."

Le premier long-métrage d'un documentariste 

Un peu plus tard, assis lors d'une pause dans le skate-park de la rue des Ursulines, Rolin, documentariste depuis une dizaine d'années, dévoile le pitch de son premier film. "Il raconte l'histoire d'une jeune Belge d'origine africaine, Talia, qui débarque pour la première fois de sa vie en Afrique. Là, elle arrive dans la maison de sa famille sénégalaise, une villa de luxe, où elle rencontre une cousine, sorte de Kim Kardashian locale, ainsi qu'une voisine mystérieuse, Malika (jouée par la Sénégalaise Aminata Sarr), une vendeuse d'oiseaux ambulante avec qui elle va partir à la recherche de sa grand-mère...".

L'Afrique, ce continent encore méconnu

Comme l'indique le dossier de présentation du film, celui-ci ambitionne de prolonger le discours entre l'Europe et l'Afrique, en abordant la migration "inversée". "Lorsqu'on on parle de migration, on songe d'abord aux mouvements de personnes allant du Nord vers le Sud. Beaucoup moins dans l'autre sens", poursuit ce diplômé de l'IAD. "J'ai commencé à y réfléchir il y a trois ans, en co-réalisant un court-métrage (NDLR : Dem Dem !, sélectionné dans 35 festivals et primé dans 14, dont quelques-uns de renom), qui se passait déjà au Sénégal, autour d'un jeune pêcheur sénégalais rêvant d'Europe. Je me suis rendu compte qu'il y avait, chez de nombreux Afros-descendants, une volonté de revenir en Afrique. Avec parfois, une certaine ignorance du terrain que beaucoup d'Afro-Belges ont comme moi, étant donné qu'on baigne ici dans le même contexte médiatique. Raison pour laquelle ce sujet me semblait absolument nécessaire. Je voulais parler d'un continent qu'on nous présente, et injustement, sous un angle trop souvent catastrophé."

 

Le Voyage de Talia

"Je me suis pris une claque au Rwanda" (Christophe Rolin, réalisateur) 

Lorsqu'on interroge ce cinéaste de 35 ans sur son intérêt pour l'Afrique, celui-ci répond : "C'est vraiment par pur hasard. Un jour, je me suis retrouvé sur un tournage au Rwanda, où je me suis pris une claque, car ce pays était à l'opposé de l'image que j'avais de lui et d'un pays d'Afrique. Je me suis dit : "Mon vieux, t'as rien compris, ça fait longtemps que tu ne comprends rien et il est temps de comprendre". Mes propres lacunes ont servi pour imaginer tant le film que le personnage central. Qui elle-même, va un peu s'égarer sur l'image qu'elle a de son pays d'origine. Le rôle de Talia est assez singulier. Cela m'importe car à mes yeux, aussi bien dans le cinéma belge que français, les Afro-descendants sont encore trop souvent des dealers, des prostituées, des femmes de ménage, des banlieusards ou "le meilleur ami de". On ne voit pas encore assez des personnages noirs qui pensent simplement, comme le commun des mortels."

 

Nadège Tansia, une comédienne à suivre

Choisie parmi... 350 candidates, Nadège Tansia campe l'héroïne principale. "Le casting a été long, mais je voulais trouver une actrice qui n'avait jamais mis les pieds en Afrique", poursuit Rolin. "J'en ai profité pour interviewer une bonne partie des candidates pour avoir une idée plus claire sur mon film, et que cela nourrisse aussi le scénario. Même si Nadège n'a fait qu'une apparition dans un court-métrage (NDLR : Girlhood, de Heleen Declercq) et qu'il y a toujours une prise de risque quand on opte pour quelqu'un ayant peu d'expérience, elle s'est révélée être une évidence. Pour son jeu naturel, intuitif et le rythme qu'elle insuffle. Dès les premières prises de vues, ça a marché !"

 

Un face-à-face identitaire

Au-delà d'un road-movie ou d'une quête d'identité, Rolin espère d'abord raconter une histoire d'amitié entre une Afro-Belge (Talia) et une Sénégalaise (Malika). "Dans ce face-à-face, il y a quelque chose d'un peu troublant, avec un effet-miroir entre deux identités qui se ressemblent sans vraiment se ressembler". Habitué à fabriquer ses films hors-circuit, à les tourner en lumière naturelle et souvent, à improviser, Rolin précise ici travailler sur un scénario établi. "Le scénario et les dialogues sont écrits, mais je ne les donne jamais aux comédiens. J'aime qu'ils arrivent vierges de toute influence. Ils savent où va l'histoire et je leur explique l'enjeu de la scène, puis je lance la première prise en voyant ce qui se passe. Après, c'est souvent bavard, donc je commence à enlever des mots, tout en orientant les acteurs. Et petit à petit, je les amène vers le dialogue que j'avais en tête. Mais tout reste avec leurs mots. Dans le cas présent, je ne parlerais donc pas d'improvisation". 

175 000 euros de budget 

Comme on l'a déjà remarqué, réaliser un long-métrage assez ambitieux avec une équipe réduite (et donc à moindres frais) est de plus en plus envisageable, de nos jours. Rolin acquiesce, tout en tempérant, lui qui, pour ce Voyage de Talia dont le budget oscille autour de 175 000 euros, a tout de même contracté un emprunt personnel sur...25 ans ! "Aujourd'hui, il y a en effet des caméras capables d'effectuer des choses qu'on ne pouvait pas faire il y a quelques années. On a des solutions pour les travellings, les prises de vues aériennes avec les drones, etc. Tout cela a une influence. Mais le cinéma reste coûteux. Disons qu'ici, j'ai fait des choix forts dès le départ, aussi en travaillant sans décorateur. Je trouve les décors moi-même, en faisant des repérages bien en amont. Des acteurs viennent avec leurs amis, l'équipe image est limitée et nécessite peu de temps de mise en place (...)." Sur le plateau, on aura ainsi aperçu la productrice exécutive, Muna Traub, se charger elle-même de la circulation, un peu "à la sauvette". 

L'influence de Marion Hänsel

"Le temps de préparation technique est diminué, ce qui permet d'avoir le maximum de temps sur la direction d'acteurs, le plus important quand on veut raconter une histoire. Ce sont tous ces éléments qui me font gagner du temps et donc de l'argent. Mais je reste un jeune réalisateur. C'est mon premier long et je me donne l'occasion de bien réfléchir à tout ce que je fais". Autoproduit en grande partie donc, ce Voyage de Talia est par ailleurs aidé par Bande de Ciné (Belgique), Sunuy Films et Siné Banlieue (Sénégal)."On a aussi trouvé par chance une bourse de 30 000 euros au Luxembourg, pays qui nous avait déjà aidé pour mon court-métrage. Et puis, comme production belge principale, il y a ADV Productions de Monique Marnette, l'éternelle comparse de Marion Hänsel - une réalisatrice qui m'a énormément inspiré et même aidé - qui nous soutient." 

 

 

Une distribution déjà envisagée

Quelques scènes près de la Bourse, d'autres dans les Marolles : avec quarante jours tournés sur les quarante-huit prévus au total, ce long-métrage entamé au printemps 2019 et qui durera 90 minutes, entre à présent dans sa dernière ligne droite. Si la situation sanitaire le permet, l'équipe bouclera son tournage en novembre à Dakar, avant d'être prêt pour la saison des festivals, au printemps prochain. Enfin, une distribution est évoquée avec Sudu Connexion, la société de Claire Diao, bien connue comme présentatrice et chroniqueuse cinéma sur Canal + et TV5 Monde. De quoi déjà garantir une belle visibilité...

Tout à propos de: