Cinergie.be

Xavier Diskeuve sur le tournage de Domicile fixe

Publié le 01/09/2023 par Dimitra Bouras et Vinnie Ky-Maka / Catégorie: Tournage

Cet été, dans sa région namuroise natale, le réalisateur Xavier Diskeuve (La Chanson-chanson, Mon cousin Jacques, Le Petit Prodige) réalise son prochain court-métrage, Domicile fixe, qui raconte la non-rencontre entre Marc, un sans-abri qui a élu domicile sous la fenêtre de Paul, un bourgeois bien-pensant. Pour cette nouvelle comédie, issue d’un monologue qu’il avait écrit pour le spectacle Vincent Pagé, Xavier Diskeuve est entouré par sa fidèle équipe de comédiens avec, entre autres, Jean-Philippe Lejeune, Vincent Pagé, François Maniquet, John John Mossoux mais aussi par deux nouvelles recrues, les jeunes Naya Demaude et Timothée Pagé.

Cinergie : Quel est le pitch du film ?
Xavier Diskeuve :
Comme le titre le laisse un peu entendre, Domicile fixe parle des SDF. C’est la cohabitation entre un honnête bourgeois propriétaire d’une belle maison dans un beau quartier de Namur et d’un SDF qui s’est installé en bas de sa fenêtre donc ils se voient tout le temps. Il y a une sorte d’interaction qui se passe entre eux, ils s’observent, se regardent, mais ne vont jamais vraiment faire connaissance. Chacun va rester sur ses positions, le bourgeois avec ses préjugés qui continue à vivre confortablement à côté d’un homme qui vit dans le dénuement. De la même façon, le SDF restera un peu narquois et à distance du bourgeois alors qu’ils se voient tous les jours, qu’il pourrait y avoir une rencontre humaine, mais elle ne se passera jamais parce que les codes sociaux, les interdits de l’un et l’autre les empêchent de se rencontrer. C’est l’histoire d’une non-rencontre.

 

C. : Quelle est la genèse de ce projet ?

X. D.: Au départ, c’était le texte d’un seul en scène que j’avais écrit pour Vincent Pagé qui joue d’ailleurs le SDF dans le film et dont je produis et écris les spectacles. C’était un texte assez grinçant qui adoptait le point de vue du bourgeois. En cherchant une idée de court métrage, j’ai repensé à ce texte qui était très visuel. Je me suis dit aussi que ce serait intéressant de montrer le point de vue du SDF. Dès que j’ai eu l’idée de passer de l’un à l’autre, le film s’est déployé presque tout seul. Je l’ai écrit très vite et j’ai vite mis en route la production, j’ai prévu le tournage cet été. Mais certaines phrases avaient été un peu rodées préalablement pendant le spectacle, je savais qu’elles étaient efficaces et que le point de vue émis touchait fort les gens. J’étais donc assez sûr de mon coup.

 

C. : Le décalage du film provient plus du jeu des acteurs que du propos en soi. C’est un peu votre marque de fabrique.

X. D.: Je ne sais pas trop quelle est ma marque de fabrique, je préfère faire les films comme ça me vient et comme ça m’amuse, mais c’est vrai qu’on est dans la comédie un peu pince-sans-rire. On a des personnages très typés, mais qui, très sérieusement, émettent des bêtises sans nom. Les SDF génèrent des tas de réflexions qui vont dans tous les sens. Pour les dialogues du film, je n’ai fait que puiser dans ma propre mauvaise conscience.

 

C. : Est-ce que l’écriture des dialogues s’est faite en collaboration avec Vincent Pagé ?

X. D.: Non, dès que j’écris, je pense assez vite aux acteurs. J’ai déjà fait plusieurs films avec Jean-Philippe Lejeune, je connais bien François Maniquet, j’avais travaillé avec Maud Richard sur Le Petit Prodige. Il y a aussi Laurent Dauvillée, John John Mossoux, Viviane Collet avec qui j’ai déjà travaillé. En fait, ces comédiens sont un peu mes instruments. J’ai la rythmique et leur façon de dire les choses en tête donc quand j’écris je sais à qui je vais m’adresser pour le jeu. Le texte s’écrit presque directement pour le comédien. Et les comédiens s’y retrouvent quand ils lisent le texte. Une comédie, c’est très musical, il y a un tempo à respecter, les phrases doivent tomber bien juste et tous les mots sont comptés.

 

C. : Le tournage est assez court. Avez-vous eu des jours de répétition en amont ?

X. D.: Oui, on se voit généralement une fois avant pour une répétition. On se retrouve, on discute, on boit un verre puis on fait une lecture du scénario, on voit déjà que les choses sont bien comprises, on se pose des questions, mais c’est aussi pour installer la convivialité entre les comédiens, pour qu’ils puissent se retrouver. On ne se voit pas très souvent puisqu’on ne tourne pas tout le temps.

Pour ce film, c’est la première fois que je tourne avec des enfants. J’avais essayé d’éviter précédemment, car je sais que ce n’est pas facile donc j’ai prévu 3-4 répétitions avec eux. Les enfants sont spontanés et c’est bien, mais ils ont tendance à chantonner leurs répliques donc il faut aller les chercher dans leur naturel, comme ils parlent à leurs parents et éviter qu’ils ne récitent le texte. Il fallait aussi qu’ils rencontrent les différents personnages avec qui ils allaient jouer dans le film. J’ai donc dû préparer un peu plus soigneusement que d’habitude avec eux.

 

C. : Où trouvez-vous cette énergie de créativité ?

X. D. : J’ai beaucoup d’activités d’écriture. J’écris dans des rubriques d’humeur dans L’Avenir, j’écrivais des sketches presque quotidiens pour une émission de radio. À côté de cette pratique courante que je trouve plaisante et que je fais le mieux possible, j’ai parfois besoin de faire un travail plus important. Je me rends compte que les films sont des moments importants dans ma vie. En plus, mes films ont une diffusion internationale donc on se retrouve avec des amis dans le monde entier, des admirateurs dans des pays lointains qu’on ne rencontrera peut-être jamais, mais qui communiquent par mail, qui sélectionnent les films dans des festivals où on reçoit des prix, des mentions. Avec les réseaux sociaux aujourd’hui, on a plus de retours qu’avant. Tout cela encourage à continuer, car, objectivement, rien n’encourage à faire des films, c’est compliqué, c’est cher.

Je n’ai jamais fait d’études de cinéma, je me suis lancé, j’en ai fait un, deux, trois et maintenant je sais comment on fait. Il y a beaucoup de gens qui rêvent de faire du cinéma, mais qui n’en feront jamais. J’ai la chance d’avoir appris comment faire et je ne peux pas arrêter. Je dois continuer à en faire, c’est une sorte de mission que j’ai par rapport à moi-même donc je continue à mettre des projets en route. Pour l’instant, je me concentre sur les courts. J’avais fait Jacques a vu en 2013, mais ce long métrage m’a pris presque 5 ans en comptant la recherche du budget, l’écriture, la préparation, la diffusion et j’ai trouvé que c’était long. Je suis revenu vers les courts après une période consacrée à des choses plus légères comme la diffusion et l’écriture des spectacles de Vincent Pagé. J'ai enchaîné trois films en quatre ans. Ils sont presque tous autofinancés même si j’ai le soutien de la RTBF. J’ai du succès en festivals donc je ne regrette pas du tout de dépenser mon argent et mon temps à faire ça.

C. : Comment réagissez-vous quand on dit que votre cinéma est très belge ?

X. D.: La belgitude de mon cinéma est naturelle. Les Français trouvent ça très belge, mais on est belges. Il ne faut surtout pas être conscient du côté belge et ne pas le surjouer. C’est quelque chose qui charme beaucoup les Français qui sont plus dans les grands dialogues, dans l’expression alors que les Belges ont une façon de s’exprimer plus timide qui contient beaucoup de non-dits. On doit garder ça de façon plus naturelle et je dis toujours à mes comédiens de ne pas prendre d’accent, car même quand ils pensent avoir une diction neutre, en France, ça crie belge. Il ne faut pas surjouer le Belge parce que c’est vite lourd. Il faut que ça reste quelque chose de léger. Chaque pays a sa spécificité et c’est pour cela qu’on regarde les films d’ailleurs, pour voir quelque chose de différent, une façon d’utiliser le langage très différente d’une culture à l’autre. Donc, c’est belge parce qu’on ne peut pas faire autrement.

 

C. : Vous tournez aussi beaucoup dans la région namuroise.

X. D.: J’y habite, mais c’est aussi une région mythique, car dans les années 90, il y a eu l’arrivée de Benoît Poelvoorde, de Benoît Mariage, de Rémy Belvaux et on parlait d’une école du cinéma namurois, d’un cinéma caractéristique qui provenait notamment de l’utilisation des décors et des comédiens locaux professionnels et amateurs. C’est ça qui m’a donné envie de faire du cinéma. Je faisais beaucoup de théâtre amateur, je connaissais des comédiens avec des gueules qui apparaissent d’ailleurs dans mes films aujourd’hui. Je pouvais aller chercher des gens que je connaissais, des gueules et des décors là où j’habitais et ça pouvait créer une identité. On sait que le local est universel. Plus on ancre quelque chose dans une géographie plus on touche les gens dans le monde entier.

 

C. : En quoi consiste votre collaboration avec Vincent Pagé ?

X. D.: Je travaille avec lui depuis 7-8 ans et c’est la deuxième fois qu’il a un rôle important dans un de mes films (NDLR : Le Petit Prodige). On travaille surtout sur ses spectacles puis on les fait tourner et on arrive à 150 dates, j’ai fait Avignon avec lui, par exemple. Et parfois, je l’amène au cinéma parce qu’il a une gueule, parce qu’il joue bien et il n’en a pas fait beaucoup. Il fait partie de ma « sélection » d’acteurs dans laquelle j’ai intégré deux autres comédiens issus du théâtre, John John Mossoux et Laurent Dauvillée, deux clowns qui apportent une identité visuelle forte. Pour la première fois, j’ai travaillé avec Éric De Staercke, un comédien que j’apprécie beaucoup. J’aime aussi Alain Perpète, un comédien bruxellois que j’ai connu en regardant les émissions de Philippe Geluck dans lesquelles il jouait un faux huissier et ce personnage m’a toujours fait rire et je l’ai pris dans Jacques a vu où il jouait un interprète et dans mes deux derniers courts où il joue un curé et un professeur de piano. Je m’ouvre aussi à des comédiens qui ne sont pas namurois.

Tout à propos de: