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The Remains de Nathalie Borgers

Publié le 12/03/2020 par Bertrand Gevart / Catégorie: Critique

Cela fait 25 ans que l’on compte le nombre de morts retrouvés dans la Méditerranée. Aujourd’hui, on en dénombre trente mille, et des milliers de disparus. Dans The Remains, Nathalie Borgers utilise son dispositif filmique pour réhabiliter ses chiffres, les réinvestir d’humanité en forçant l’écoute de ceux qui restent, de ceux touchés par la mort de leur famille et amis risquant la traversée vers l’Europe. Qu’advient-il des corps retrouvés dans la mer ? Qui aide les familles à retrouver leurs proches disparus ?

La caméra fixe les houles de la mer et bouge à mesure des flots. Nous sommes sur un bateau près des côtes grecques. Les plans se succèdent et montrent les traces des naufragés : carcasses de coques de bateaux, vêtements. Nous sommes sur l’île de la poétesse Sappho, où l’on découvre un mémorial dédié aux migrants. Au fil des images, les témoins, ceux qui restent, ceux qui sont touchés par la mort d’un proche dans la Méditerranée, nous somment de ne pas les oublier et d’écouter leur histoire. Les différentes familles racontent les détails des naufrages et leur bataille pour retrouver les corps. Ils sont piégés dans l’impossibilité de faire leur deuil, la Turquie ne mettant pas les moyens en place pour condamner les passeurs, ni pour repêcher les bateaux. Au drame humain et intime, s’ajoute le refus des pays européens de les accueillir et leur accorder l’asile politique.

La réalisatrice envisage l’espace filmique comme un lieu pour rendre hommage, un lieu dans lequel les victimes peuvent pleurer, nommer leurs défunts, un lieu de partage du deuil. Nathalie Borgers évite l’écueil de la voix off narrative en proposant des histoires presque chorales, se répondant, sur trois lieux : La Grèce, L’Autriche et l’Allemagne. Le son direct enregistre les souvenirs et la douleur. Seuls quelques face-caméra nous plongent dans le naufrage. En filigrane, le film propose une réflexion sur le corps migrant. En effet, l’originalité repose sur sa non-représentation directe à l’image. Aucun migrant n’est réellement montré sauf par le biais de photographies murales, de reconstitutions d’ossements de corps, de portraits robots se basant sur des souvenirs, des sépultures sans noms. Il s’agit donc d’envisager les corps migrants, ceux de l’exil, comme traces.

Nathalie Borgers fait une histoire « à rebrousse-poil », une déconstruction des chiffres pour plonger dans la réalité de ceux qui restent. En effet, à rebours des représentations classiques, médiatiques et politiques qui, très souvent, réduisent la « crise » des migrants à une catégorie générique de chiffres, la réalisatrice de The Remains s’efforce de se pencher sur les récits.

Le film, ponctué de silences, dresse le portraits de familles qui espèrent un jour pouvoir se retrouver, empêtrées dans les problèmes de législation. De manière subtile, il nous montre les traces visibles et invisibles des traversées et de la douleur, le désespoir des situations conjugué aux espoirs d'une vie meilleure pour la famille de Farzat Jamil perdant treize membres de sa famille entre la Turquie et la Grèce. Et, puisqu’il n’y a pas de tombeaux dans la mer, ils continuent d’attendre, de chercher.

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