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Another day of life de Raul de la Fuente et Damian Nenow

Publié le 01/03/2019 par Bertrand Gevart / Catégorie: Critique

Angola 1975. Après cinq siècles de colonisation portugaise, la date de son indépendance est fixée. Elle aura lieu le 11 novembre. À l’aube de cette émancipation, ce pays de l’Afrique de l’ouest va pourtant vivre ses derniers moments pacifiés avant de basculer vers une guerre civile meurtrière et fratricide de 27 ans. Opposant le Mouvement pour la libération de l’Angola influencé par le régime de Moscou et de Cuba, contre le Front National de Libération de l’Angola et l’Unita (Union Nationale pour l’indépendance totale de l’Angola), soutenues par l’Afrique du Sud et les États-Unis, l’Angola devient dès lors le pays épicentre de la Guerre Froide, où les grandes puissances s’affrontent par procuration. La guérilla urbaine resserre son étau et provoque la mort de plus d’un demi-million de personnes.

Réalisé par Raul de la Fuente et Damian Nenow, le long-métrage d’animation pensé sous forme de journal de guerre et de voyage, Another Day Of Life mêle, avec réalisme, les dessins et les images d’archives, les témoignages et les images du présent pour donner à entendre et à voir un film hybride, documentaire, pour rendre compte et traiter avec force de la réalité d’un pays déchiré entre deux fronts. Another Day of Life est fondé sur l’histoire vraie du journaliste, poète, photographe et écrivain polonais Ryszard Kapuściński qui fut le dernier reporter à s’aventurer dans la guerre civile enlisée en Angola. Le film d’animation retrace le parcours d’un front à un autre, de ce journaliste téméraire et courageux, risquant sa vie à chaque parole prononcée, à chaque pas vers le front du sud. Très vite, il se retrouve pris entre les différentes factions, découvre l’étendue des massacres de civils, ainsi que le rôle des différents alliés. Au détour de séquences, au fil de ses rencontres, de ses découvertes, il se rend compte que le conflit est bien plus important que ce que l’on croit et se retrouve face à l’ambiguïté morale et éthique de son métier de reporter.

Au milieu du plus petit éclat de bombes, parmi les cadavres et la chaleur rouge étouffante, dans la fusillade majestueuse en plein désert, les balles qui épuisent le silence à blanc, le film glisse vers une esthétique particulière qui renforce le caractère roman graphique aux couleurs rouge et traits vintages, et percute par l’insertion d’interviews de certains des protagonistes du conflit encore vivants. La magnifique utilisation de l'animation et la motion capture permet de donner à voir ce qui n'a pu être filmé à l'époque et déploie une réflexion sur la représentation du réel mais aussi de l’irreprésentabilité de la guerre. Grâce à ces procédés, oscillant entre personnage réel et personnage représenté graphiquement, entrecoupé par l’histoire intime, le passé du reporter et le présent de l’Angola s’entrelacent, se répondent soudainement pour faire émerger la vérité dans une immersion totale au près du protagoniste.

Les réalisateurs, en s’appuyant librement sur le livre D’une guerre à l’autre, regroupent cinéma et journalisme et parviennent à représenter une figure oxymorique, un entre-deux qui s’oppose, mais sans doute nécessaire. C’est la dialectique entre le chaos, la destruction engendrée par la guerre, mais créant in fine l’indépendance. Ils livrent un émouvant hommage à Ryszard Kapuściński, doublé d’un témoignage indispensable sur la guerre civile en Angola et la manière dont les journalistes peuvent parfois participer à l’écriture de l’Histoire et informer le monde.

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