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Des portes et des déserts de Loredana Bianconi au Nova ce 26/05

Publié le 20/05/2022 par Kevin Giraud / Catégorie: Critique

Des mots et des images. Des phrases qui ouvrent des portes sur d’apparents déserts de sens. Entre les vagues et les coques de navire, Loredana Bianconi crée un récit pluriel où la conjonction des sons, des cadres et de la prose emporte le spectateur dans une expérience puissante.

Des portes et des déserts de Loredana Bianconi au Nova ce 26/05

Noyés. Navire. Mille. Les mots claquent à l’écran, s’enchaînant sans interruption mais apparaissant sans crier gare. L’eau glacée se referme sur l’enfant. Phrases terribles sur plans dantesques. Alors que se révèle à nous le propos de ce film expérimental, Des portes et des déserts transforme son spectateur en lecteur passif. Un paradoxe qui dérange notre cerveau habitué à engorger passivement les flux télévisuels déshumanisants, tandis que ce même cerveau dévore activement les textes de son choix pour s’évader et rêver. Ici, c’est le verbe qui frappe. À chaque mot, on sursaute. À chaque tirade, on frémit. Des filets plein à ras bord // de poissons et de corps. À mi-chemin entre prose et poésie, Loredana Bianconi transcende les archives, les tableaux, les illustrations et les plans qu’elle a - c’est évident - minutieusement sélectionnés pour atteindre une puissance évocatrice d’une rare intensité. Pour construire ce propos chapitré, un témoignage où les mots délient la parole des plans. L’océan est infesté de carcasses. Choc audiovisuel où la parole s’écrit sur des images muettes qui en disent long.

Et petit à petit, les corps évoqués apparaissent à l’écran. Tantôt inertes, tantôt grouillant sur l’épave d’un navire naufragé. Des piles et des piles, et des piles. Mille corps sont entassés dans le sable // Leur nom sont enterrés avec eux. Des portes et des déserts n’est pas de ces films qui se pitchent ou qui se racontent. C’est un film qui se vit. Qui s’encaisse aussi, par la dureté de son contenu et la violence de ses silences.

Et au fur et à mesure que se déroulent les chapitres, la lente traversée du désert aqueux se transforme en errance entre les monts et les pierres, entre les falaises et les forêts pour échapper à des traqueurs guidant la battue. La fuite ne s’arrête jamais, l’histoire se répète, le bruit des bottes qui claquent se fait de nouveau entendre.

Toujours sans répit, et avec une grande maîtrise, la cinéaste mélange les époques et les histoires, combine les traumatismes et les ramène à notre mémoire sans aucune pitié, sans aucun tabou. Et nous prenons en pleine face les mots qui montent en puissance, sur fond de flammes et d’explosion, de cortèges et d’adieux déchirants.

Le film doit énormément au travail exceptionnel du son que la cinéaste et son équipe mettent en place. Une sorte de surdité malsaine, de suffocation permanente, de shell shock constant. Au point d’en devenir presque intenable, alors que le sang et les morts envahissent l’écran.

Que nous reste-t-il, après tant de souffrance ? Peu de choses, si ce n’est la sensation d’avoir vécu la terreur des propos. D’être devenus celles et ceux qui fuyaient dans le film, qui tentaient désespérément de survivre face à la barbarie et à l’inhumanité de leurs poursuivants. La sensation d’avoir vécu le dernier jour de notre vie, plusieurs fois, et sans filtres. Un tour de force que seule la puissance d’un tel film peut rendre compte, à des lieues d’une quelconque réalité virtuelle, et au contraire bien ancré dans des images et des mots d’une écrasante réalité.

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