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Funan de Denis Do

Publié le 04/03/2019 par Bertrand Gevart / Catégorie: Critique

1975. Les Khmers rouges, portés par Pol Pot, chef du régime communiste radical influencé par Mao, prennent d’assaut Phnom Penh. Durant les quatre années du régime militaire communiste, ce sont plus de 1,7 millions de personnes qui seront déportées, massacrées et envoyées dans différents camps de travaux forcés. Les traits du film d’animation Funan sont dessinés dans le sang. Ce premier long-métrage du réalisateur français issu des Gobelins, Denis Do, d’origine cambodgienne, raconte son histoire familiale, retracée à travers des bribes de paroles de sa mère, des souvenirs, des photos. Mais à l’aube de cette histoire intime se noue le tragique destin de plusieurs millions de personnes. Funan, c’est l’histoire d’une femme, d’une famille et de l’ensemble des Cambodgiens qui se souviennent encore en silence, après la reconnaissance de génocide.
Ce long métrage est présenté au festival Anima le 7/03 et le 9/03 à 19h30 à Flagey, studio 4.

Le film s’ouvre le 17 avril 1975 sur Phnom Penh, une ville dans laquelle la vie bat son plein. Ce jour d’avril, c’est le basculement vers le régime totalitaire. Dès les premières minutes, le réalisateur Denis Do nous plonge dans une trame narrative aux confins du drame familial et historique. Les Khmers rouges obligent des millions de personnes à quitter la ville pour émigrer de force le long des routes périlleuses, des traversées de fleuves minés, vers les campagnes, les rizières et le travail forcé. Et au détour de la propagande anticapitaliste répétée avec vigueur par des petits chefs incultes, ils tentent d’économiser le peu de biens qu'il reste. Parmi eux, nous suivons le destin d’une famille déchirée par la perte de leur enfant, et leur impossibilité à le retrouver durant quatre longues et pénibles années, ponctuées par les famines et la privation de leur propre vie. Malgré les efforts de Khoun, le père du petit Sovanh, pour s’extirper des camps et retrouver son fils, la violence du régime totalitaire brise tout espoir jusqu’à l’épuisement et les cas de conscience.
Les dessins provoquent un esthétisme paradoxal. À la beauté des traits légers et délicats des paysages au soleil couchant, des couleurs vives, s’ajoutent les violences d’un génocide et la mort qui sépare progressivement les familles au sein des camps. Les lignes des paysages magnifiques et immenses dans lesquels travaillent Chou et Khoun ne font que souligner la situation d’impuissance du couple face à la cruauté quotidienne. Le scénario, bien que tragique, creuse sa dramaturgie à la lisière du documentaire. De la jeune gardienne du camp aidant Chou en passant par des amis et cousins ayant basculés dans la folie, le conteur Denis Do rend compte de la complexité des relations et des dualités des consciences humaines. Elle permet de rendre l’humanité dans une histoire de génocide. Force est de constater que la violence n’est jamais explicitement montrée, si ce n’est dans un discours de propagande récurent. C'est dans cet équilibre précaire, dans cet interstice, dans cet entre-deux que surgit toute la violence du régime de Pol Pot. Le montage s’entremêle au temps qui passe, nous montrant l’évolution du petit Sovanh qui grandit sous l’endoctrinement communiste des Khmers rouges.
In fine, le film de Denis Do est un témoignage sur l’histoire du Cambodge, un hommage à sa famille, un devoir de mémoire pour ne pas sombrer dans la culpabilité. Un film d’animation personnel et poétique dressant le portrait d’une famille avec poésie et les contours de l’histoire sombre du Cambodge.

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