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Laurence Hottart, coordinatrice Caméo de Namur

Publié le 16/02/2021 par Constance Pasquier / Catégorie: Entrevue

« Au départ, Les Grignoux est une asbl liégeoise qui existe depuis plus de 40 ans et qui fait principalement de l'exploitation de salles de cinéma à Liège et, depuis un peu plus de 4 ans, à  Namur (13 salles de cinéma réparties sur les deux villes). Autour de cette exploitation de salles de cinéma, nous sommes essentiellement orientés vers le cinéma art et essai. Nous avons aussi tout un programme d'éducation permanente et un énorme programme pédagogique à l'attention des écoles. L'asbl compte à peu près 160 travailleurs et trois brasseries qui sont accolées à nos cinémas. »

Laurence Hottart, coordinatrice Caméo.

Laurence Hottart, namuroise licenciée en journalisme et communication, a travaillé quelques années dans la presse écrite avant de se tourner vers l'exploitation de cinéma, un métier qu’elle fait depuis 25 ans. Elle est responsable du site namurois des Grignoux et fait également partie du collège de direction de l’asbl. Sa mission, en plus de s'assurer du bon fonctionnement et du bon développement du site, est de participer à la gestion quotidienne des Grignoux.  En 2014, alors que la ville de Namur proposait un appel d’offre pour reprendre la gestion du cinéma Caméo de la ville, Laurence Hottart rejoint Les Grignoux afin de lancer « le Caméo Nomade », une espèce de bande annonce afin de préparer la réouverture du Caméo de Namur. Depuis 2016, elle est chargée de développer l'implantation namuroise de l’asbl Les Grignoux.  

 

Cinergie : Quelles sont les missions et les activités des Grignoux ?
Laurence Hottart : Notre mission principale est vraiment de défendre le cinéma d'auteur, le cinéma indépendant. Nous disons toujours que nous essayons de donner une alternative à la culture cinématographique dominante, c’est-à-dire que nous tentons d’agir en contrepoids face à cette culture essentiellement américaine et anglo-saxonne, en défendant, en termes de programmation, le cinéma belge, le cinéma européen et le cinéma qui vient de continents dont on entend peu parler dans le secteur du cinéma. 

Au-delà de cela, en ce qui concerne notre volet « éducation permanente » pour un public adulte, nous travaillons beaucoup avec le secteur associatif, que ce soit à Liège ou à Bruxelles. En s'appuyant sur lui, il nous permet de défendre un cinéma qui est parfois plus difficilement accessible, je pense notamment au cinéma documentaire.

Dès que nous avons dans notre programmation des films dont la thématique permet une exploration plus lointaine en salle, nous organisons, après la projection, un débat, une rencontre avec des réalisateurs, des équipes de films. Beaucoup de nos soirées sont axées sur cette rencontre avec le public, moment où le secteur associatif a toute son importance car nous faisons intervenir des gens du secteur dont le film parle. Ils vont ainsi venir donner un éclairage au public. 

Nous travaillons aussi énormément avec les jeunes car nous sommes convaincus qu’aller au cinéma, comprendre et décrypter un film s'apprend.

Il y toute une éducation à l'image mais elle est malheureusement peu donnée à l'école en Belgique francophone. Nous avons donc développé tout un volet pédagogique, nommé Écran large sur tableau noir, qui réseaute dans tous les cinémas de Bruxelles et de la Communauté française. Nous proposons aux écoles du fondamental et du secondaire de venir au cinéma avec la classe pour voir un film que nous avons sélectionné au départ. Chaque année, nous établissons un catalogue basé sur les nouveautés du cinéma et pas uniquement sur des films du patrimoine. Les films proposés sont assortis d'un dossier pédagogique écrit par nos équipes qui est remis à l'enseignant avant la projection du film.

 

Nous défendons le cinéma pédagogique en salle car nous estimons que pour faire une d’éducation à l'image pertinente, il faut que les enfants et les adolescents puissent voir le cinéma dans une salle de cinéma, c'est-à-dire avec un grand écran, un fauteuil confortable, un son cinéma etc. Puis, après la projection en salle, quand l'enseignant rentre en classe avec ses élèves, il retrouve dans le dossier pédagogique toute une série de pistes qui permettent d’exploiter le film vu au cinéma. Bien sûr, nous diffusons les grands films Disney, Pixar quand ils sortent mais à côté de cela, nous développons et proposons toujours une offre de cinéma « jeune public » (Art et essai) à nouveau dans cette optique d'éducation à l'image auprès du jeune public. Nous avons d'ailleurs un service de distribution au sein des Grignoux, où deux travailleurs sont chargés d’acheter des droits de diffusion pour ces films. 

Laurence Hottart

C. : Quelle a été la réaction des Grignoux face à la seconde fermeture des salles mais aussi de la brasserie Sauvenière, du café Le Parc et du Caféo ? 
L. H. : Les brasseries ont dû fermer le 19 octobre. Pendant dix jours, nous avons travaillé sans nos collègues de l'Horeca, une partie de nos bâtiments était fermée. Nous nous doutions bien que la fermeture des salles allait arriver. Elle a été assez abrupte, cela s'est fait le mercredi 28 octobre, jour de sortie en salle. La veille encore, certains distributeurs avaient annoncé des films que nous avions programmés et qui allaient sortir le lendemain mais nous avons dû fermer le soir-même. Cette deuxième fermeture a été ressentie comme un coup de massue. 

La première fois, en mars, nous avions été tous étonnés de devoir fermer, cela n'était jamais arrivé. Nous nous sommes retrouvés dans une situation totalement inédite, surréaliste car nous avons dû dire aux gens que nous fermions et qu'ils devaient rentrer chez eux : on éteint tout, on coupe le chauffage, on coupe l'électricité, on ferme le bâtiment, le cinéma. En interne, toute une énergie s'est mobilisée pour savoir ce qu'il fallait faire en terme d'administration, comme mettre les travailleurs aux chômage... Plusieurs choses étaient à faire et cela nous a pris pas mal de temps au début. Puis, il y a eu une sorte de mobilisation pour garder le lien avec le spectateur pendant une bonne partie du confinement. À l'annonce de la réouverture, la machine a dû se remettre en route et, là aussi, c'était nouveau car il y avait tous les protocoles sanitaires à mettre en place. 

Dans ce premier confinement, nous avons quand même été relativement occupés en termes de gestion mais au mois d'octobre, quand la décision est tombée, cela a été un coup dur. Nous nous sommes tous retrouvés dans les cordes et, pendant quelques jours, il y a eu une espèce d'inertie. Nous étions tellement désolés de revivre cela à nouveau au moment où la saison reprenait, au moment où les gens revenaient en salle. Nous commencions à retrouver nos chiffres de fréquentations habituels. Et pendant quelques jours, le calme plat et puis, rebelote, il a fallu à nouveau remettre les gens au chômage etc., jusqu'aux fêtes, il y a eu ce sentiment de découragement total.

Nous avions peu de contact avec le politique, ce qui n’a pas énormément changé depuis. Nous avons remis en place certaines choses car nous nous sommes rendu compte que d'une part, les travailleurs avaient besoin de retrouver un lien avec leur travail, pour les services administratifs, c'est relativement facile car il y a toujours des dossiers, des choses sur lesquelles vous pouvez travailler mais pour les travailleurs de terrain ce n'est pas pareil car ils perdent clairement tous leurs repères.

De là, une partie de nos collègues ont développé un projet de séances en ligne pour les enfants, le CinéPilou, qui a commencé un peu avant les fêtes de fin de d'années : on amène le cinéma dans le salon et on propose une séance familiale avec un film axé jeune public. Le but est de donner rendez-vous aux familles le vendredi. Ce n'est  pas comme de la VOD classique où l’on décide à n'importe quel moment du jour ou de la nuit de nous connecter, de choisir un film sur une plateforme et de le regarder. Ici, clairement, on achète son ticket pour une séance qui a lieu le vendredi soir. Nous voulions recréer cette envie, ce rendez-vous : c’est vendredi, on va au cinéma. On ne va pas très loin, certes, car c'est sur la télévision dans le salon mais la séance s'active à 18h00 (avec un laps de temps de trois heures pour activer la séance) et il y a toujours cette dimension pédagogique qui nous est chère puisque nous assortissons la séance CinéPilou par une présentation du film et de son contexte par les équipes pédagogiques qui sont en salle de cinéma et par une petite animation qui suit le film où une animatrice explique un bricolage, une recette etc. Les parents reçoivent également, par mail, des fiches pédagogiques qui leur permettent, pendant le week-end, de continuer avec leurs enfants toute une série de petites animations sur la thématique du film qui était montré le vendredi.

Nous avons tout de suite créer une communauté CinéPilou, de jeunes parents essentiellement. Ils nous ont dit que c'était génial, qu'on n'était pas obligé d'aller chercher sur toutes les plateformes en se demandant : « Est-ce que c'est qualitatif ? Est-ce que c'est bien ? Est-ce que ça convient à mon enfant de 4 ans ? » Ici les gens ont adhéré immédiatement au projet car la séance est identifiée et nous avons réussi à recréer cette dynamique de séance familiale. Certains nous écrivent : « C'est super, maintenant tous les vendredis les enfants attendent avec impatience CinéPilou.» Les gens jouent le jeu en faisant un petit plateau-télé pour les enfants comme s'ils allaient au cinéma, certains font du popcorn, etc. On a senti que ce lien est essentiel pour nos spectateurs, même si finalement ce n'est pas notre métier et que notre métier est d’amener les gens dans une salle de cinéma. Il est essentiel aussi pour les nouveaux qui rejoignent cette communauté et aussi pour nos équipes qui ont retrouvé un projet qui a du sens par rapport à ce que Les Grignoux font habituellement et sur lequel elles pouvaient s'investir. 

Nous avons également toute une série de séances en ligne pour adultes, moins régulières que celles du CinéPilou, grâce à « La 25e heure », une plateforme avec laquelle nous travaillons et qui a été créée au moment du premier confinement en France pour permettre aux salles de proposer des films aux spectateurs qui sont chez eux. Nous nous appuyons donc sur toute une série de partenaires comme c’est aussi le cas avec le Festival liégeois ImagéSanté car nous allons proposer une séance de film de genre avec présentation où les spectateurs vont retrouver dans la capsule de présentation l'animateur Grignoux et le présentateur qui viennent habituellement faire la présentation de ce genre de film en salle. Nous travaillons également avec un collectif bruxellois sur un film qui parle de spéculations immobilières dont nous essayons de recréer en ligne, la dynamique qui, en général, anime nos séances spéciales en salle. 

 

C. : Quand on sait que le propre du cinéma réside en la projection d'un film vécue de manière collective sur un grand écran avec des images plus grandes que le spectateur, est-ce que l'on peut encore dire que le CinéPilou, « La 25e heure », les plateformes etc. sont du cinéma malgré tout ? 
L. H. : C'est plutôt dans le moyen de diffusion qu’effectivement ce n'est pas vraiment du cinéma : on est chez soi, en famille, peut-être avec un ami... Cette dimension sociale qu'apporte la salle de cinéma n'est plus présente, mais l'offre est tout de même là, « il y a à boire et à manger... », c'est peut-être le problème. L'offre est tellement gigantesque que les gens sont un peu perdus. Il y a, néanmoins, des choses intéressantes à voir en VOD et nous devons continuer à nous nourrir et, pour l’instant, le spectateur n'a pas d’autre choix puisqu’aucun endroit ne lui permet de voir un film comme on a l'habitude de le voir. Nous ne pouvons pas couper tous les robinets culturels et nous avons quand même la chance, en Belgique et en Europe occidentale, de voir la culture qui peut arriver à l'intérieur de notre salon, que ce soit par la télévision, la radio ou Internet. Il ne faut donc pas bouder cette offre-là. 

Au premier confinement, les librairies étaient fermées, ici le politique a eu l'intelligence de les laisser ouvertes, et c'est tant mieux. Cette nourriture, elle doit continuer à arriver. Les gens parviennent quand même à faire la différence entre venir voir un film sur grand écran avec toutes les émotions que cela véhicule, avec le fait qu'on est à plusieurs dans une salle, on ne se connaît pas, on vit chacun le film à sa façon mais on sent qu’il y a des gens à côté qui le vivent aussi et, c'est là que l'expérience est intéressante car même si l'on ne parle pas avec ces personnes à la sortie de la séance, il y a quand même eu une expérience collective, on a vécu quelque chose ensemble, on est sorti de chez soi, on a vu le film de manière différente. Les gens font la différence entre l'expérience VOD/Télévision, peu importe la taille de l'écran qu'on a dans son salon et l'expérience sociale qui est de faire une sortie au cinéma, seul ou en famille. Cela n’a rien à voir, ce sont deux choses complètement différentes mais qui peuvent co-exister. La télévision existe depuis les années 60, elle est devenue ce qu'elle est, mais elle n'a pas empêché le cinéma de continuer à fonctionner. Ce n'est pas parce qu'on est un grand consommateur de cinéma dans une salle de cinéma, qu'on ne peut pas de temps en temps regarder des choses sur un petit écran chez soi. L’offre culturelle est présente, elle n'est pas toujours d'extrême qualité, mais il y a aussi de très bonnes choses qui arrivent via le petit écran.



C. : Est-ce bien la première fois, depuis sa naissance en 1895 que le cinéma doit s’arrêter et s’adapter à une situation mondiale ? 

L. H. : Oui effectivement, nous n’avons jamais arrêté les salles de cinéma, même pendant la guerre. Cette fermeture des cinémas que nous vivons actuellement est évidemment un regret même si nous comprenons qu'il a fallu prendre des mesures. Mais quand on voit que certains grands commerces ont pu réouvrir et ces scènes où les gens étaient très nombreux dans la rue et devant les magasins, nous, et plus largement le secteur culturel, sommes heurtés par ce manque de considération de la culture, de la santé psychologique et mentale des gens. Comme je l'ai dit, il ne faut pas bouder la culture qui arrive par le petit écran. Heureusement qu'elle est là, bien sûr, mais cela n'a rien à voir avec l'expérience d’aller au théâtre, au concert, au cinéma et de voir des gens, de partager quelque chose. On parle beaucoup des jeunes, mais je pense que tout le monde en a marre de ce semi-confinement et tout le monde aspire à faire un peu autre chose que regarder un écran d'ordinateur ou de télévision à longueur de journée. C'est là qu'on salue l'initiative du Grand-Duché du Luxembourg où ils ont fermé les salles de cinéma juste un mois, en décembre. Et puis le 1 janvier, le gouvernement luxembourgeois a décidé que pour des raisons de santé mentale, les cinémas devaient réouvrir. Les cinémas fonctionnent donc avec des règles sanitaires très strictes, les mêmes que nous avons connues cet été, mais les gens peuvent quand même aller voir un film sur grand écran, sortir voir des gens... Là on sent qu'il est temps de repenser à cela, tout le monde en a besoin.  

 

Cinépilou

C. : Est-ce que vous avez des nouvelles ? Une idée de la réouverture ?
L. H. : Non, il y a très peu de nouvelles... Nous sommes comme tout le monde, pendus au rendez-vous des différents comités de concertation... Cela dit, nous sentons quand même dans le secteur que ça commence à s'agiter. Je pense que l'épidémie est arrivée à un stade où les chiffres sont relativement stables visiblement. Il y a le vaccin qui arrive, donc nous espérons comme tout le monde que cela va se stabiliser. Cela étant, nous sentons quand même, au niveau du cabinet de la ministre de la culture, qu'il y a des choses qui sont en train de se mettre en place. Il y a une réflexion en tout cas qui avance pour ce que seront les mesures de déconfinement concernant les salles de cinéma. Nous savons donc un peu à quoi nous allons devoir faire face à la réouverture des salles. Ce sera vraisemblablement pareil à ce que nous avons vécu pendant l'été quand on a réouvert le 1er juillet mais officiellement, il n'y a encore aucune date ni nouvelles qui sont annoncées. 

C. : Est-ce que vous voulez ajouter quelque chose? 
L. H. : Je voudrais juste dire que l'on parle beaucoup de VOD pour l'instant, des plateformes avec les fenêtres d'exclusivité pour les salles qui se rétrécissent, la chronologie des médias, le fait qu'un film soit d'abord projeté en salle et puis arrive sur certaines plateformes ou chaînes payantes... Tout cela est en train de changer. Aux Etats-Unis, c'est même complètement bouleversé car les grands distributeurs et les grandes maisons de distribution ont pris la décision de sortir les films à la fois sur la plateforme et en salles en même temps. Ce sont des choses qui font très peur au secteur parce qu'on se dit que cela va créer un énorme bouleversement dans l'approche du spectateur, mais comme nous l’avons dit tout à l'heure, rien ne remplace une séance de cinéma.

Je crois aussi que ce deuxième confinement a montré aussi les limites d'un écran d'ordinateur. On est en permanence devant cet écran, que ce soit pour regarder un film, les actualités ou pour travailler puisque la plupart des gens sont en télétravail. Au fur et à mesure que les semaines avancent, on sent les limites de cette technologie.

On sent à quel point faire une réunion entre collègue n'a absolument rien à voir avec une réunion en visioconférence et j'ai envie de penser que les gens vont en avoir tellement marre de cet écran, qu'ils vont revenir très vite dans les salles de cinéma et ailleurs bien sûr, au théâtre et dans tout le secteur culturel. J'ai envie d’y croire, d'être positive et dire que le secteur culturel a fait un énorme effort durant cette pandémie.

Je pense que tout le monde en est conscient et j'espère que les citoyens, les amoureux de la culture vont comprendre à quel point leur présence va être nécessaire quand on réouvrira nos portes. Nous aurons besoin d'eux pour nous soutenir et soutenir tout ce secteur culturel qui souffre terriblement, de la même façon que souffre l'Horeca ; deux grands secteurs qui ont donné beaucoup plus sans doute que les autres. Je ne veux pas du tout minimaliser le travail du secteur hospitalier, loin de là mais en terme d'arrêt de travail, nous avons vraiment beaucoup donné et j'espère que le public va comprendre et revenir vers nous comme un bel échange de procédé et de solidarité.

 

Olivia Bourgeois



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