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Les Mots de la fin, un film de Gaelle Hardy et Agnès Lejeune - RENCONTRES IMAGES MENTALES

Publié le 29/01/2024 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

Derrière la porte

À l’hôpital de la Citadelle de Liège, dans le bureau du docteur Damas, des hommes et des femmes au bord de la mort viennent demander un dernier secours. Aux côtés du médecin, Les Mots de la fin de Gaelle Hardy et Agnès Lejeune documente, étape après étape, d’une manière presque pédagogique, le chemin de cet ultime recours. En évitant les pièges du voyeurisme ou du sensationnalisme qu’un tel sujet si délicat leur tendait, elles réalisent un film simple, épuré, droit. 

Les Mots de la fin, un film de Gaelle Hardy et Agnès Lejeune - RENCONTRES IMAGES MENTALES

Tout doucement, plan après plan (parc, parking, fenêtre, couloir) la caméra de Gaëlle Hardy et Agnès Lejeune nous fait entrer dans l’hôpital avant de se glisser dans le sillage du docteur Damas jusqu’à son bureau. Presque entièrement tourné dans l’hôpital, le film se tient à ses côtés. Le dehors se livre à travers les vitres et les fenêtres, souvent découpé par les croisillons, les stores ou les volets. Parfois, le paysage remplit tout l’écran pour libérer nos regards et l’horizon. C’est que la mort ici, quand elle est choisie, est bien une délivrance. À d’autres moments, la vie fourmillante de l’hôpital se donne à voir comme un monde à part entière, métaphore d’une société où certaines personnes ont choisi de venir vivre cette dernière aventure qu’est la mort. Ces brèches vers l’ailleurs sont des moments de respiration bienvenus dans ce film constitué d’abord de récits de soi. Car, en forme de huis clos, Les Mots de la fin s’installe dans un premier temps derrière la porte de ce cabinet de consultation où plusieurs personnes, seules ou accompagnées de leurs proches, viennent se renseigner ou demander de l’aide pour redevenir sujet de leur destinée. Chaque personne a son histoire qu’il s’agit d’écouter avec le médecin. Peu-à-peu au fil des entretiens, au fil de leurs questions ou des explications du docteur, se déploie tout le processus de l’euthanasie, tout son fonctionnement légal et pratique. 

Face aux personnes qu’elles filment, les réalisatrices avancent avec fermeté et précaution. Elles se préservent des gros plans trop insistants (sans toujours bien y arriver). Elles évitent les chichis et fioritures et ne recourent ni à la pitié ni à l'admiration (qui cependant transparaissent parfois). Dans ce bureau étroit, la caméra tente de briser les champs-contrechamps qui opposeraient patient et médecin pour saisir les personnes ensemble dans la pièce. Quand la caméra sort du bureau et accompagne le docteur ailleurs dans l’hôpital pour les derniers moments d’un patient, elle reste à la porte avec délicatesse et pudeur. 

Pour autant, le malaise s’installe parfois. Car dans ce huis clos, le docteur semble être celui qui décide de la validité ou non des demandes qui lui sont adressées. Et les champs-contrechamps deviennent douloureux quand le patient est renvoyé seul à sa douleur. Même si le dispositif cinématographique mis en place dans le cabinet de consultation tente de briser ce déséquilibre ; même s’il s’agit avant tout de législation... Mais deux moments de discussions collégiales avec d’autres médecins ouvrent ces enjeux intimes à des problématiques sociétales, légales et éthiques qui modèrent cette impression de toute puissance. Et puis, avec habilité, le film s’achemine enfin hors de l’hôpital pour dévoiler une autre facette du docteur, derrière la maîtrise, le savoir et l’autorité. À la nuit tombée. 

Si la mort dans nos sociétés est devenu un événement caché, dérobé à nos regards, le geste du film de Gaëlle Hardy et Agnès Lejeune la retisse à la vie des autres et du monde. Et dans un juste retour des choses, il fait de nous aussi les dépositaires du souvenir de ces visages calmes et dignes.

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