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Nayola de José Miguel Ribeiro

Publié le 29/06/2022 par Kevin Giraud / Catégorie: Critique

Mines antipersonnelles d'où poussent des squelettes moroses, séquences oniriques entre songes d'une nuit d'été et cauchemars d'une guerre fratricide. Nayola, le premier long-métrage du cinéaste portugais José Miguel Ribeiro, navigue entre passé et présent sur trois générations de femmes angolaises. Tour à tour meurtries et - lorsqu'elles y sont forcées - meurtrières, mais toujours puissantes et complexes.

Nayola de José Miguel Ribeiro

Après plusieurs courts-métrages encensés par la critique, le réalisateur de Fragments s'attaque ici à l'adaptation d'une pièce de théâtre, dont on peut encore percevoir le rythme et le ton entre les trames narratives du récit remanié en film d'animation. De cette base, José Miguel Ribeiro propose une œuvre plurielle où le combat de Yara, jeune rappeuse pleine d'énergie et de révolte, se reflète dans la quête de Nayola, femme à la recherche de son mari happé par la guerre civile, seize ans plus tôt. En naviguant entre ces deux temporalités plus proches qu'il n'y paraît au premier abord, le film nous emporte dans un Angola magnifique mais meurtri. Un pays peuplé d'êtres qui ont chacun perdu une partie d'eux-mêmes au cours de leur voyage.

L'animation, construite à quatre mains entre Portugal, France, Pays-Bas et Belgique reflète ces paradis perdus, avec une poésie aussi belle qu'elle est terrible. Puisant dans les esthétiques animistes et dans une palette de couleurs variée, le passé du film est un tourbillon de beauté et de métaphores visuelles puissantes, dans lequel on se noie avec une fascination grandissante malgré le sujet dur. Le présent, plus terre à terre, laisse tout de même la part belle aux images fortes et aux émotions de personnages finement animés en 3D. Cette dualité, le cinéaste l'a pensée en étroite collaboration avec les artistes angolaises qui incarnent ses personnages. "Je ne suis ni Angolais, ni une femme, il m'était impossible de travailler ce récit sans m'entourer des personnes qui l'ont vécu, et qui le vivent au travers de leur histoire aujourd'hui", confesse-t-il dans l'interview réalisée ici.

Ces femmes, étalées sur trois générations, sont également trois profils forts. Yara surtout, incarnée par l'artiste et rappeuse angolaise Meduza, avec laquelle José Miguel Ribeiro a également travaillé les musiques originales composées pour le film. La force de ces textes, couplée à une musique subtile et une atmosphère sonore finement distillée, nous emporte dès les premières séquences de l'œuvre. Jusqu'à une fin de récit où dessin, sons et mélodies se combinent pour une apothéose visuelle, somme de toutes choses. Encore une fois, Nayola démontre que l'animation a cette force de transcender le réel pour aller jusqu'à son essence. En cela, le film est un parfait exemple de cette vie encore plus palpable, plus vraie que réalité des images captées par la simple caméra. La guerre, la souffrance mais aussi l'amour et la beauté ressortent grandis d'un tel film, fruit d'une collaboration bienveillante et belle entre des studios européens bourrés de talents, pour un conte intergénérationnel, à caractère universel.

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