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Procès Mbako, Anioto homme léopard de Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto - Festival Millenium

Publié le 14/03/2024 par Quentin Moyon / Catégorie: Critique

“Dieu protège la libre Belgique. Et son Roi !”

1934, nord-est du Congo alors assimilé territoire belge. Alors que partout résonnent les paroles pugilistes de la chanson Vers l’avenir, hymne patriotique qui fut celle du Congo belge, une série de meurtres énigmatiques est perpétrée à l’encontre de partisans du colonialisme et du christianisme. Ces assassinats portent la marque du léopard.

Procès Mbako, Anioto homme léopard de Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto - Festival Millenium

À la manière d’un cold-case, le documentaire de Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto nous replonge en plein milieu de l’époque coloniale, au début du 20e siècle au cœur du procès de Mbako un chef coutumier ritualiste, supposé leader des Aniotas aka hommes-léopards. Le film alterne entre images animées d’une grande beauté, Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto étant considéré comme le premier réalisateur de films d’animation de l’Afrique centrale, des images de fiction d’une qualité moindre, permettant de reconstituer des événements dont on a plus aucune traces (si ce n’est écrites) ainsi que quelques interviews d’experts et historiens locaux. Cet OVNI au rendu un peu inégal, nous conte donc l’histoire de la secte des Aniotas ou hommes-léopards. Un groupement d’hommes qui consacraient leur énergie à lutter contre l’occupant belge, et qui sous forme de guérilla luttaient contre l’oppression. 

Mais ce que le documentaire creuse, c’est tout l’imaginaire, le fantasme que la propagande des Occidentaux, en peine face à ces disparitions répétées, créa autour de ces tueurs félins. Une action de délégitimation parfaitement orchestrée, qui transforma bientôt la victime, le résistant, en créature sanguinaire, exécutant sans pitié et sans bruit, de braves et honnêtes gens. Des tueurs drapés d’une peau de léopard, en écorce d’arbres. Dotés d’armes blanches en forme de griffes. Comme pour rappeler que ces actes sont brutaux et irrationnels et pour insister sur le fait que leurs perpétrateurs sont des prédateurs, voire des sauvages.

Cette propagande s’instilla bientôt dans l’art, le meilleur exemple n’étant autre que la statue d’homme léopard de Paul Wissaert (1913) présentée au Musée Royale d’Afrique Centrale de Tervuren, en plein assassinat. Mais aussi en liseré dans les films de Jacques Tourneur, de La Féline (1942), à L’Homme Léopard (1943). Ou encore chez Hergé. Une légende, qui malgré le déplacement des statues dans un espace sombre et exigu du Musée de Tervuren, est dure à déboulonner. 

C’est là que réside toute la subtilité du documentaire de Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto. Ce dernier, au cours de son film, renverse le débat, et fait bientôt non plus le procès de Mbako mais bien celui de la construction de cette imagerie violente, sauvage, que le colon blanc a durant toute la colonisation contribué à nourrir. Une violence et des préjugés qui continuent aujourd’hui encore à segmenter notre société, comme le montre avec ironie l'œuvre de Chéri Samba, Réorganisation (2002), et la multitude de discours qui se raccrochent encore aux pseudos “bienfaits de la colonisation”.

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