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Rencontre avec Selma Alaoui

Publié le 26/04/2018 par Dimitra Bouras / Catégorie: Entrevue

Née en 1980, Selma Alaoui a grandi dans l'Hexagone jusqu'à ses études à l'INSAS à Bruxelles, devenue sa ville où elle est comédienne et metteuse en scène. Dirigée, entre autres, par Anne-Cécile Vandalem, Armel Roussel, Coline Struyf, elle monte Anticlimax de Werner Schwab avec son collectif Mariedl, elle se lance dans l'écriture de plateau avec I would prefer not to et dernièrement, elle a adapté le roman de Virginie Despentes, Apocalypse Bébé, au Théâtre de Liège et au Varia. Elle enseigne au Conservatoire royal de Mons, à l'IAD et à l'INSAS. En 2017, elle monte Krach de Philippe Malone au Théâtre de Poche à Genève et elle joue au cinéma dans La femme la plus assassinée du monde de Franck Ribière. L'occasion de faire la connaissance de cette femme aux multiples facettes qui oscille entre théâtre et cinéma, entre jeu et direction d'acteurs.

Cinergie : Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de vos origines ?
Selma Alaoui : Je viens d’une famille mixte. Mon papa est originaire du Maroc, et ma maman est franco-polonaise. Voilà, c’est original ! Je suis née au Maroc où j’ai vécu mes premières années, avant que l’on s’installe en France. Arrivée en France, j’ai principalement vécu et grandi autour de Paris et dans le nord de la France. J’ai beaucoup déménagé. Je n’ai pas un seul lieu d’attache. Je vis à Bruxelles maintenant depuis une quinzaine d’années. Je me suis sentie bien à Bruxelles car c’est une ville qui mélange beaucoup de gens d’origines différentes. C’est une ville où l'on se sent bien, Bruxelles c’est chez moi maintenant.

C. Lorsque l’on a un parcours qui embrasse plusieurs horizons, comment appréhendez-vous la carrière ou même la notion de théâtre ?
S.A.: Je fais du théâtre depuis très longtemps. J’ai commencé très tôt, sans doute à 4 ou 6 ans, dans le cadre de l’école ou autre, mais c’est très vite devenu ma passion et mon activité principale en dehors de ma scolarité. Comme j’ai beaucoup déménagé, je changeais régulièrement d’école, et le théâtre est toujours resté ma base, un endroit de sécurité et d’amusement, une façon de retrouver des groupes, de sociabiliser rapidement, c’était ma maison. Le théâtre m’a toujours suivie et j’espère qu’il me suivra encore longtemps. Paradoxalement, je ne viens pas d’un milieu théâtral, on m’a encouragé à en faire comme loisir. Ma famille ne m’emmenait pas au théâtre. Lorsque j’ai fini mes études secondaires, j’ai très vite voulu embrasser des études supérieures artistiques, ça relevait à la fois d’un désir profond mais aussi d’une peur car ce n’était pas dans les habitudes familiales. J’ai reporté ce désir car j’ai d’abord étudié les lettres à l’université de Lille et je continuais à jouer beaucoup à côté. Une fois diplômée, je me suis dit que si je ne faisais pas le concours d’une école, j’allais le regretter toute ma vie. J’ai donc passé les examens d’entrée à l’Insas, j’ai eu la chance de l’avoir et ensuite tout s’est concrétisé.

C. Quel est le texte que tu as présenté pour ton concours à L’INSAS ?
S.A. : J’avais présenté une pièce de Sarah Kane et une comédie pour la scène classique, Le Mariage de Figaro. La pièce de Sarah Kane est très noire, elle a un langage cru, assez sec. Le Mariage de Figaro virevolte, c’est très léger. Cela correspond au contraste que j’aime dans mon travail. J’ai adoré mes études à l'INSAS car j’ai l’impression que c’est une école complète à la fois au niveau technique, vocal et physique. Elle entretient aussi une approche de la littérature dramatique classique, qui est essentielle à la formation tout en proposant un travail sur l’écriture personnelle, et qui correspond à des formes de théâtre très courantes dans le théâtre contemporain. Il y a une assise, un filet de sécurité et une philosophie où l’acteur est aussi un créateur à part entière, il entre dans un processus de création qui est guidé par un désir de metteur en scène. Mais, il doit aussi développer un point de vue sur les choses, sur le monde, sur l’œuvre, une forme de langage, de style, sur son rôle, je trouve que c’est intéressant car le métier de comédien doit être appréhendé non pas comme une simple interprétation de partition mais il faut aussi apporter sa pierre à l’édifice.

C. On demande de plus en plus aux comédiens cette participation, est-ce que cette manière de travailler requiert une qualité spécifique ? Relève-t-elle d’un investissement personnel plus intime ? Car il faut être et devenir le personnage.
S.A. : Il y a effectivement beaucoup de pièces de théâtre contemporain qui ne reposent plus uniquement sur des textes mais qui sont soit de la réécriture, des adaptations de pièces. Car il y a des pièces très anciennes formidables avec des mythes et des histoires qui nous parlent encore beaucoup aujourd’hui, et en même temps si le théâtre veut encore avoir un impact considérable et pertinent sur les défis du 21e siècle, il y a des transpositions à trouver. Donc, si on a une base de texte, on peut penser une réécriture. Ensuite, il y a aussi la possibilité d’effectuer une écriture de plateau, sans texte avec des thématiques, tout le spectacle se fait avec l’improvisation des acteurs. Les acteurs ne vont pas se mettre nécessairement à rédiger quelque chose mais écrire sur scène, c’est bâtir une séquence improvisée que l’on va travailler par la suite. C’est un investissement particulier mais c’est très plaisant car on est au cœur de l’écriture du spectacle. C’est un travail plus dangereux mais dans le bon sens du terme, c’est excitant. On sort de notre zone de confort car lorsque l’on travaille sur des créations, on a une idée de l’univers, du type de rôle que l’on pourrait interpréter, mais tout cela va se dessiner dans les deux mois de répétitions.

À partir de règles d’improvisations, il y aura un choix, un montage. Parfois, on doit faire 10-15 propositions à partir de règles d’improvisations. On coupe des séquences qui ne rentrent pas dans le cœur du spectacle, on met beaucoup de soi. Cela devient plus intime.

C. Trois projets, c’est énorme sur un an, c’est difficile à porter. Quel est le travail d’un comédien au-delà des répétitions, cette disponibilité d’esprit pour pouvoir entrer dans un univers ?
S.A. : C’est rare en effet qu’un comédien travaille 12 mois sur 12 pour des raisons de calendrier assez techniques. Il faudrait un miracle pour qu’ il y ait des convergences de dates entre spectacles, que l’un commence quand l’autre finit. Il arrive aussi de répéter une pièce la journée et d’en jouer une autre le soir, ou d’avoir un tournage dans la journée et des représentations le soir. C’est un métier où il y a des périodes de rushs intenses avec des horaires particuliers, sur des tournages sans pause, dans le froid, la nuit, c’est aussi pour ces raisons-là que ne pas travailler 12 mois sur 12 permet de catalyser de l’énergie. C’est un métier très ludique et en même temps avec une partie d’endurance physique réelle et conséquente. Quand on travaille sur des projets, on doit beaucoup écrire, beaucoup amener et ça prend beaucoup d’énergie. Généralement, quand on arrive au bout, la fatigue retombe. On pourrait se dire "oui un spectacle ça ne dure que deux ou trois heures maximum parfois une", mais c’est un endroit où il faut être prêt et là, réveillé, en forme, et ça demande un état de concentration et d’énergie. Ca crée beaucoup de plaisir et beaucoup de fatigue.

C. Pouvez-vous me citer les personnages que vous avez adoré jouer et ceux que vous aimeriez interpréter ?
S.A. : Les rôles qu’on me donne -même lorsque j’étais fraîchement sortie de l’INSAS-, sont des rôles de femmes de caractère. Je n’ai jamais joué une jeune première. C’est important aujourd’hui qu’ il y ait des rôles féminins conséquents à défendre et qui montrent des images de la femme et de la féminité qui ne sont pas que dans la fragilité, mais plutôt qui relèvent de rôles de femmes complexes. C’est ce à quoi j’aspire, mais c’est assez difficile car dans la littérature dramatique classique, il y a de très beaux rôles, Phèdre, Médée, mais ils sont très limités. Aujourd’hui, au cinéma, il y a des choses qui commencent à s’ouvrir. Il y a des grandes actrices hollywoodiennes comme Jessica Chastain qui défendent cela car il y a un vrai manque. En effet, il y a souvent des rôles classiques et clichés, de victimes ou en support du rôle masculin.

Dans la vie privée, je suis assez joyeuse, je ris beaucoup, et paradoxalement j’ai endossé des rôles plus tragiques et dramatiques et justement ce que j’aime bien faire, c’est d’essayer de ne pas faire du premier degré absolu mais repérer les zones de petites failles que je peux investir de ma propre personnalité. En ce sens, ce que j’aime bien faire, c’est repérer ces zones de décalages et de folie proches de l’humour. J’aime bien l’intensité émotionnelle, que ce soit sur scène ou en tournage, créer quelque chose de dense mais aussi avoir de la distance entre deux prises. Cela me permet en temps voulu d’être dans quelque chose d'émotionnellement poussé. Il y a des comédiens qui ne vont pas quitter leur rôle comme le ferait leur personnage. Même si j’aime observer le réel, les gens, me documenter sur un personnage, j’aime aussi la gymnastique qui me permet de sortir et de rentrer dans un rôle, elle protège le travail et surtout permet de ne pas se perdre. D’autre part, je trouve cela amusant, un instant de mobiliser quelque chose de très ferme, et l’instant d’après d’avoir quelque chose de plus ouvert et détendu.

C. Parlez-moi de votre travail de metteur en scène. Qu’avez-vous mis en scène et pourquoi ? Que désirez-vous mettre en scène ?
S.A. : Je suis metteuse en scène depuis longtemps. Cela a toujours été de pair avec mon métier de comédienne.Pour moi, ce sont deux professions complémentaires. J’adore les acteurs et je trouve que dans le fait de les aborder dans deux axes de travail, il y a quelque chose qui me fait changer de point de vue. Ça m’a permis de toujours ré-envisager mon métier, c’est très riche de se trouver à plusieurs endroits. On a plus d’empathie quand on travaille en équipe, au théâtre comme au cinéma. Être de ces deux côtés, ça m’a enrichie et aidée à être plus créative. J’ai commencé à mettre en scène d’une part car j’ai un vrai plaisir à imaginer un projet, le voir petit à petit naître, le concevoir dans ses moindres détails. Mettre en scène, c’est aussi une tout autre responsabilité. Comédien aussi, il faut être là et re-nourrir le personnage tous les soirs comme si c’était la première fois, idem au cinéma lorsque l'on fait 15 prises, mais le metteur en scène relève de quelque chose de l’aboutissement d’une aventure qui regroupe pleins de gens. C’est amener un propos, un imaginaire. On convoque les gens à venir, à payer leur place, donc il faut chérir ce moment-là. Partager mon temps entre ces deux activités me permet d’équilibrer quelque chose, dans l’énergie, émotionnellement. Lorsque je joue, je m’inscris dans le désir de quelqu’un, d’un metteur en scène. Parfois, ça peut être très jouissif, et puis parfois il peut y avoir des endroits de manque et de frustration, mais j'essaie d'avoir beaucoup de bienveillance envers moi-même et les gens. C’est une dynamique que j’aime beaucoup.  

C. Vous travaillez aussi au cinéma. Vous avez des préférences ?
S.A. : Au théâtre et au cinéma, il y a un vrai plaisir de jeu. Parfois, dans les esprits, j’ai l’impression que l’on se dit que c’est extrêmement différent. Oui, il y a de l’ampleur de jeu devant certaines salles, même si on travaille avec des micros aussi au théâtre, mais pour moi c’est le même métier, mais des pratiques différentes, des rythmes différents, une mobilisation différente. Au théâtre, une pièce peut se répéter pendant 6,8,10 semaines mais ce n'est pas toujours en continu. Au cinéma, il y a l’immédiateté. Une fois que la chose est faite, produite, tournée, elle est entre les mains du réalisateur et du monteur. Il y a quelque chose de l’ordre du détachement après avoir fini un tournage. On peut ressentir la même chose après une série de représentations au théâtre, même si une pièce peut vivre très longtemps.
C’est un rapport à l’énergie différent. C’est très formateur et spécifique le théâtre, ça solidifie beaucoup le jeu d’acteur. Lorsqu’on est comédien de théâtre et que l’on joue pour le cinéma, on attrape une certaine constance de jeu, car on l’a beaucoup exercée.

C. Comment vois-tu la scène théâtrale et de création scénique à Bruxelles ?
S.A. : À Bruxelles, nous avons énormément de chance. Le théâtre est très vivant. Beaucoup de compagnies sont sur des terrains de recherche et de langages théâtraux innovants. Tous les soirs, il y a une offre différente, éclectique et plurielle, de qualité, qui se joue dans différents lieux. Et beaucoup de choses pointues, passionnantes, neuves, avant-gardistes. Il y a aussi une liberté qu’il n'y a pas ailleurs. On a à la fois un héritage classique mais comme c’est une ville multiculturelle, on se permet beaucoup. Il y a un côté un peu novateur et ce côté irrespectueux avec la tradition qui permet une créativité sans limite. L’art n’y est pas cadenassé.

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