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Shift de Pauline Beugnies

Publié le 04/05/2021 par Kevin Giraud / Catégorie: Critique

Shift, au-delà du récit documentaire, est d'abord l'histoire d'une trahison, celle d'un homme vis-à-vis d'un autre.
D'un côté, Jean-Bernard, personnage en perte de repères, artiste mais sans travail régulier, pour qui livreur semble devenir une vocation et surtout une voie de réinsertion sociale dans un Eden "start-upper".
De l'autre, Mathieu, un directeur proche de ses employés, un manager moderne moteur d'un élan entrepreneurial, un homme de terrain pour qui le bonheur de ses employés semble être essentiel.
Au travers du point de vue de Jean-Bernard, co-auteur du film avec la réalisatrice Pauline Beugnies, on plonge à coups de pédale dans la vie de coursier à vélo. Comme lui, on se met à penser à une vie grisante, à un succès rapide, à des possibilités de rencontres, et de carrière dans cette société en plein essor.

Un sentiment entretenu par les patrons, mettant en avant les meilleurs coursiers, les intégrant à l'équipe, les invitant aux soirées. Mathieu, directeur général, contribue à cette atmosphère engageante et se lie d'amitié avec Jean-Bernard.

 

Shift de Pauline Beugnies

 

Mais le recul du temps et le propos du documentaire ne peuvent que nous mettre la puce à l'oreille, tout n'est pas rose dans cet univers. Déjà des embûches semblent troubler le quotidien du protagoniste, annonciatrices du changement à venir. Des incursions de la technologie sous-jacente de l'entreprise, basée sur des algorithmes et de la rentabilité. Des courses qui deviennent moins intéressantes, plus dures pour les coursiers. Plus rapidement que le personnage, on se rend compte que derrière la façade se cache une manipulation des coursiers par la plateforme, sous couvert d'une flexibilité de l'emploi toute relative.

Car derrière la trahison d'un homme par un autre, se cache surtout celle d'une idéologie vis-à-vis d'une autre.

Tout n'est ici qu'une volonté de rentabilité, de gain, et non de se soucier des livreurs. En fait, cette flexibilité est illusoire, elle se base à nouveau sur des algorithmes et une hyperactivité de la part des livreurs, classés selon leurs performances via un ranking cruel, inébranlable, impitoyable. Ainsi, on est marqué par ce jeune narrant son dernier accident qui nous énonce avec un sourire "Ce que l’on nous dit est simple : si tu as un accident mais que la commande est encore OK, alors tu dois livrer ta commande."

 

Quand le Shift, grand changement de paradigme au sein de la société, se produit, il est déjà trop tard pour les employés, et la trahison est complète.
Commence alors un autre chapitre, celui de la confiance détruite et de la soif de justice.
Un vrai combat dans lequel s'engage Jean-Bernard pour la sauvegarde de son statut de salarié, à l'encontre de la volonté de Deliveroo et de ses visées vers plus d'indépendance pour les livreurs, pour bien sûr moins de charges à leurs frais. Ce qu'arrive à capter de manière impressionnante le documentaire, c'est la langue de bois des dirigeants de l'entreprise, campant sur leurs positions malgré les avis contraires des syndicats, des livreurs, des humains premiers concernés. Un refus en bloc des considérations sociales, avec une volonté à peine masquée d'imposer leur modèle sans discussion, sans contestation, sans reproches. Les témoignages d'éviction, de licenciement "de facto" par bannissement de l'application, sont poignants. Autant que le changement qui s'opère chez le personnage principal, semblant à la fois happé par la mêlée, et bien décidé à ne pas se laisser abattre.

Face au spectateur, se joue petit à petit la construction d'un nouveau mouvement social, d'une nouvelle lutte guidée par les anciennes. Et le personnage comme la réalisatrice de découvrir que la problématique est internationale, identique presque selon les pays. Un combat qui s'organise, et l'adoption d'un ton très punk, contestataire dans le film, mais captant dans le même temps la fragilité d'un personnage dont la timidité transparaît à travers le film.

Un petit homme enrôlé dans quelque chose qui devient vite beaucoup plus vaste que lui, peinant à garder la tête hors de l'eau, jusqu'au moment où il comprend que le combat était déjà perdu lorsqu'il a commencé.

Formellement, on ne peut que saluer le travail de Pauline Beugnies, tirant l'essence des centaines d'heures d'images capturées par Jean-Bernard. Accompagnant celui-ci dans son périple militant, la réalisatrice reste au plus près de ses personnages et joue avec les technologies et les modes de captation pour proposer l'immersion la plus complète dans son propos. À l'aide de témoignages, de quelques mises en scène, et portée par ses personnages, la réalisatrice distille le plus impactant, le plus fort de l'histoire de Jean-Bernard, la somme de toutes les courses.

Des plans serrés, des angles réfléchis, et une vraie envie d'installer un rythme dans le film, le vélo comme vrai rythme de vie, bousculé mais toujours présent après le départ de Deliveroo.

Aujourd'hui, Jean-Bernard ne travaille plus comme coursier livreur. Il milite auprès des jeunes, afin de les prévenir des dérives que peuvent avoir ces jobs, ces statuts mensongers et nébuleux pour des gens qui se servent de ces applications pour survivre.

Pour les urbains, le coursier à vélo est désormais devenu un élément du décor, mais celui-ci reste humain, contrairement à ce que souhaiterait nous faire entendre la plateforme.

En ce sens, le film est une invitation à aller plus loin, à en savoir plus sur ces plateformes et sur leurs modes de fonctionnement à la limite de la légalité, au-delà de l'humain.

Shift est accessible librement sur la plateforme nosfuturs.net, à partir du 1e mai 2021.
Créée par le CVB, nosfuturs.net est la plateforme de créations documentaires et transmédias pour mieux comprendre les mondes qui viennent.

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