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Sur le tournage de A Man of the World, d’Anne Paulicevich

Publié le 13/02/2026 par David Hainaut et Nabil El Yacoubi / Catégorie: Tournage

1938, l’art sous surveillance

Terminé en Wallonie il y a quelques jours à peine, le nouveau long-métrage d’Anne Paulicevich s’empare d’un épisode peu connu de la fin des années trente, pour interroger la place de l’intellectuel face au pouvoir. Inspiré du journal de l’historien de l’art italien Ranuccio Bianchi Bandinelli, A Man of the World est une coproduction européenne initiée depuis la Belgique, par Versus Production.

Bruxelles, fin janvier 2026. C'est dans un calme presque trompeur que se déroule ce tournage, installé notamment au Royal Étrier belge, un centre équestre classé et transformé pour l’occasion en hôtel romain de la fin des années 1930. Le lieu, dans lequel chaque détail compte, impressionne par sa précision. Une atmosphère qui  dit déjà beaucoup du film qui se fabrique ici."A Man of the World raconte l’histoire d’un esthète, quelqu’un qui aime l’art par excellence, et qui se retrouve confronté, dans ses musées et ses monuments, à deux monstres", introduit Jacques-Henri Bronckart, producteur du film.

Un fait historique méconnu

Le point de départ du film est donc un épisode réel survenu en 1938. Lors de la visite officielle d’Hitler en Italie, organisée par Mussolini, Ranuccio Bianchi Bandinelli est désigné pour servir de guide aux deux dictateurs à Rome et à Florence. Historien de l’art reconnu, antifasciste convaincu et fonctionnaire de l’État, il ne peut se soustraire à cette mission.

Dans le monde intellectuel italien, Bandinelli occupait alors une place centrale. Spécialiste de l’Antiquité, il croyait encore possible de préserver une forme de neutralité, convaincu que son rôle consistait à protéger les œuvres, les monuments et les institutions culturelles, indépendamment du contexte politique. C’est précisément cette croyance que le film met à l’épreuve.

Le récit s’appuie sur le journal tenu par Bandinelli, complété par un important travail de recherche, ensuite relu et validé par des historiens spécialistes du fascisme et du nazisme.

Le regard du film

Le scénario d'A Man of the World s’autorise à pousser certaines situations plus loin que le texte original. Non pour trahir les faits, mais pour faire affleurer les dilemmes moraux qui traversent le personnage principal. "À partir du moment où on maîtrise vraiment les faits historiques, on peut se permettre de prendre un peu de distance", rappelle le producteur.

Réalisé par Anne Paulicevich, le film s’inscrit dans le prolongement d’un parcours déjà marqué par une attention particulière portée aux corps, aux trajectoires individuelles et aux rapports de domination. La cinéaste s’est notamment fait remarquer avec Tango Libre (2012), puis avec Filles de joie (2020), coréalisé avec Frédéric Fonteyne, qui abordait déjà, sous un autre angle, les mécanismes de pouvoir à l’œuvre dans des systèmes contraignants. Une continuité de regard qui, quelque part, éclaire la cohérence de ce nouveau projet.

Une désacralisation du pouvoir

Un autre parti pris fort du film réside dans la manière dont il aborde Hitler et Mussolini. Loin de toute fascination, A Man of the World choisit de s’en rapprocher pour mieux en désamorcer le mythe. "L’idée, c’était aussi de voir à quel point ils pouvaient être vraiment médiocres", explique Jacques-Henri Bronckart. Le film refuse la figure du tyran écrasant pour montrer, au contraire, des hommes pris dans leurs rivalités, leurs postures ou leurs failles.

Cette approche permet aussi de déplacer le regard."Au début, on les a trouvés un peu grotesques, ils nous ont fait rire. Mais derrière, on voit toute la violence", observe le producteur. Une bascule progressive, insidieuse, qui fait écho à des mécanismes actuels bien connus. Et Bandinelli n’est ni un héros, ni un résistant spectaculaire, mais un intellectuel confronté à une situation qu’il n’a pas choisie, sommé de composer avec un pouvoir dont il perçoit les dangers. Sans en mesurer encore toutes les conséquences. Le film devrait dialoguer avec le présent en pointant ce qui, hier comme aujourd’hui, conduit à la compromission.

Une coproduction européenne initiée en Belgique

Porté par Versus, A Man of the World est une coproduction entre la Belgique (40%), l’Italie (39) et l’Allemagne (21). Un équilibre qui a été long à construire, notamment après les perturbations du système de financement italien à la suite du Covid.

Et si l’Italie est centrale — le film est majoritairement tourné en italien et comporte également des dialogues en allemand —, l’impulsion du projet est bien belge. Une grande partie des choix artistiques et techniques a été opérée depuis la Belgique, où se concentre aussi l’ensemble de la postproduction. "Il fallait absolument que la coproduction ait un sens artistique autant qu’économique", insiste Jacques-Henri Bronckart.

Le tournage s’est déroulé en plusieurs phases. En Italie d’abord, dans des lieux patrimoniaux majeurs comme les thermes de Caracalla, la galerie Borghese ou les Offices à Florence. Des sites prestigieux, parfois contraignants, où chaque minute a été comptée et où la mise en scène a dû s’adapter aux espaces existants. Après une étape en Allemagne, notamment en studio à Munich, le tournage s’est achevé en Belgique, à Couvin.

Produire, un exercice d’équilibriste

Mettre sur pied un film historique européen de cette ampleur reste un pari osé. Pour Jacques-Henri Bronckart, la difficulté tient d’abord à un ensemble de contraintes très concrètes accumulées ces dernières années. L’inflation généralisée a fait exploser les coûts de production, tandis que les mécanismes de financement n’ont pas suivi la même courbe, voire ont parfois reculé. Il pointe aussi un rapport de force de plus en plus déséquilibré avec les plateformes, rarement adaptées aux logiques de coproduction européenne.

Le temps long du développement — près de six ans — s’explique aussi par la nécessité d’aligner des partenaires internationaux. La collaboration entre la Belgique, l’Italie et l’Allemagne n’est pas un choix de confort, mais une condition de faisabilité. Or l’Italie, centrale sur le plan artistique comme financier, a traversé une période particulièrement délicate à la sortie du Covid, avec un crédit d’impôt suspendu durant près de dix-huit mois. "Il fallait aligner les planètes", résume le producteur.

À cela s’ajoute une pression accrue sur les producteurs indépendants, souvent variables d’ajustement du système. "La prise de risque, elle est presque toujours chez le producteur", constate Bronckart. Le budget, légèrement inférieur à neuf millions d’euros, illustre ce paradoxe : "Pour un film de ce niveau-là, c’est à la fois beaucoup et pas tant que ça."

Sans forcer la comparaison, le producteur assume aussi la résonance contemporaine du film. "J’aime bien dire que c’est un peu comme si, aujourd’hui, on se retrouvait à servir de guide à Poutine et à Trump au Louvre", glisse-t-il.

Un casting au service de la nuance

Le rôle de Ranuccio Bianchi Bandinelli est interprété par Elio Germano, figure majeure du cinéma italien contemporain, récompensé cinq fois depuis 2007 comme meilleur acteur de l'année dans son pays, aux David di Donatello. Aux dires du producteur, son incarnation repose moins sur le verbe que sur une expressivité contenue, presque physique. "C'est un comédien incroyable. Sur son visage, on peut lire à la fois l’effroi et le dégoût du personnage, le fait qu’il n’a pas envie d’être là".

Seul acteur belge du casting, Fabrizio Rongione incarne un personnage fictif, chef de cabinet chargé d’encadrer et de surveiller Bandinelli. Un rôle situé dans une zone grise assumée.
"Ce qui est intéressant, c’est d’incarner quelqu’un qui ne se pense pas comme un monstre, mais comme quelqu’un qui fait son travail", confie le comédien. "On est dans un moment où personne ne sait encore jusqu’où tout cela va aller." Pour l’acteur, tout l’enjeu du rôle réside précisément dans cette retenue. "Il ne fallait surtout pas jouer la peur frontalement, ni en faire trop", explique-t-il. "C’est une peur qui passe par le silence, par le corps, par le fait d’être toujours un peu en retrait". Une manière d’incarner un personnage dont la position intermédiaire reflète la logique même du film.

Une fabrication précise, jusqu’au bout

Tant à Bruxelles qu'en Wallonie et à l'étranger, ce tournage a mis en lumière la qualité des équipes belges mobilisées. Comme la décoratrice Laurie Colson (Grave, Titane), ou le travail à l’image de Manu Dacosse (nommé aux César pour L'Étranger). "On tenait à travailler avec des chefs de poste belges, parce qu’il y a ici un vrai savoir-faire, une manière de travailler qui correspondait exactement au film", souligne Jacques-Henri Bronckart. Précisons enfin qu’A Man of the World a bénéficié du soutien du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Wallimage, et qu’à l’échelle continentale, le film a également été accompagné par le programme MEDIA – Europe créative, dédié aux coproductions ambitieuses à vocation internationale.

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