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Sur le tournage de Saint Valentin, premier film d'Anton Iffland Stettner

Publié le 02/02/2026 par David Hainaut et Antoine Phillipart / Catégorie: Tournage

Saint-Valentin, le jour où tout vacille

Figure familière de la production belge francophone, qu’il pratique au sein de Stenola Productions aux côtés d’Eva Kuperman, Anton Iffland Stettner passe à la réalisation avec Saint-Valentin, un court-métrage interprété par Myriem Akheddiou, Fabrizio Rongione et Yannick Renier.

Tourné fin janvier à Bruxelles, entre le Kanal – Centre Pompidou, un hôtel du quartier du Châtelain et un appartement du centre-ville, Saint-Valentin s’attache à une journée particulière dans la vie d’Agathe, une femme mariée et mère de deux enfants, confrontée à un événement qui vient chambouler son quotidien.

 

Ce film entend dessiner le portrait d’une femme prise entre plusieurs lignes de tension : une vie familiale structurée, un engagement professionnel fort, et une zone plus trouble, plus intime, qui affleure sans jamais être formulée frontalement. Le récit adopte un point de vue resserré, centré sur ce moment précis, et en suit les effets immédiats. Agathe campe un personnage travaillant précisément sur le site du Kanal. 

Un producteur derrière la caméra

Producteur actif du cinéma belge francophone donc, Anton Iffland Stettner accompagne depuis de nombreuses années des projets de fiction et de documentaire, du court au long métrage, au sein de Stenola Productions, une société qu’il a fondée avec Eva Kuperman en 2009. À travers cette structure, il a travaillé avec de nombreux cinéastes belges (Jan Bucquoy, Joachim Lafosse, Laurent Micheli, Micha Wald...).

Formé à la réalisation à l’INSAS, il s'était déjà fait remarqué derrière une caméra, notamment en 2008 avec Pour maman, à lire si je ne me réveille pas, son film de fin d’études. "C'était le tout premier film belge tourné avec une caméra RED", nous a-t-il rappelé. Il faisait là référence à l'utilisation d’un des premiers outils numériques pensés spécifiquement pour le septième art, à une époque où ce type de dispositif restait encore marginal en Belgique. Il précise toutefois avoir continué à tourner par la suite des projets plus légers et autoproduits, en marge de son activité principale de producteur. “Par la suite, j’ai surtout eu envie de produire, d’accompagner des acteurs et des auteurs”, explique-t-il.

Saint-Valentin marque ainsi un retour pleinement assumé à la mise en scène, sans rupture avec son parcours. Une trajectoire qui s’inscrit dans une relation ancienne à la création artistique. “J’ai toujours grandi avec un artiste à la maison, quelqu’un qui faisait de la peinture, de la sculpture, de la photo”, raconte-t-il. Un environnement qui l’a conduit vers des études de réalisation, avant de l’amener naturellement au métier de producteur. “Produire, pour moi, c’est de toute façon être en contact et collaborer avec les artistes.” Une vision du cinéma comme travail collectif, qu’il résume ainsi : “L’art, c’est quelque chose qui nous emmène plus fort vers sa création qu’autre chose.” 

Un film soutenu et structuré

Pensé dans un cadre de production clairement établi, Saint-Valentin est – évidemment - porté par Stenola Productions, qui présente l'avantage de se partager entre deux producteurs. De quoi permettre à Anton Iffland Stettner de se consacrer pleinement à la mise en scène. “Sur ce film, j'ai donc pu avoir une seule casquette”, souligne-t-il. Son court métrage a bénéficié du soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de la RTBF, du VAF et du partenaire de production CZAR. Le projet s’inscrit dans l’économie d’un film court, maîtrisé, mais assez ambitieux. Avec un budget total d’environ 100 000 euros, le film peut s’appuyer sur un contexte budgétaire qui permet de réunir une équipe technique expérimentée, de tourner dans des conditions professionnelles et d’envisager sereinement les différentes étapes du projet, du tournage au montage. Pour Anton Iffland Stettner, cet équilibre constitue un environnement de travail sécurisant, indispensable pour aborder un tournage exigeant, notamment dans un lieu complexe comme le Kanal, là où nous nous sommes rendus.

Tourner au cœur du chantier du Kanal

Car une partie essentielle du film se déroule sur le chantier du futur Kanal – Centre Pompidou, l'ancien et célèbre garage Citroën bruxellois, actuellement en pleine transformation. Pour Agathe, le lieu fait pleinement partie de son quotidien de travail.

Filmer sur un chantier encore actif implique d’accepter une part d’imprévu. “Le jeu, c’était de tourner dans un endroit où on savait qu’on n’allait pas du tout avoir la main sur ce qui se passait”, explique le réalisateur. À savoir des bruits ambiants, des contraintes sonores, des interventions ponctuelles sur le site, et des circulations limitées : l’équipe a dû composer avec un cadre assez mouvant. “Mais on a eu un excellent ingénieur du son, Dirk Bombey, et parfois on devait simplement demander qu’il y ait un peu moins de bruit.” De quoi déjà promettre des images directement façonnées par un bâtiment de 40 000 mètres carrés encore en chantier. Qui est appelé à devenir, dès la fin de cette année, l’un des nouveaux pôles culturels majeurs de la capitale. 

Préparer sans tout verrouiller

Saint-Valentin a largement été préparé en amont, avec un temps important consacré aux répétitions. “Quand on arrive sur un site comme celui-ci, on ne peut pas se permettre d’improviser. Chaque déplacement, chaque plan et chaque intention doivent avoir été pensés avant”, explique Anton Iffland Stettner.

Pour autant, cette préparation n’exclut pas une part d’incertitude. “On ne sait pas toujours exactement ce qu’on va trouver, et c’est aussi ça qui est intéressant.” Une manière d’aborder la mise en scène qui laisse une place au doute, conçu comme un espace de travail partagé avec les acteurs.

Cette approche concerne aussi le métier d’Agathe, élément central du personnage. Myriem Akheddiou confie avoir mené un véritable travail d’enquête en amont du tournage. “C’était plus par rapport à son métier, au projet architectural ou culturel qu’elle porte vraiment avec tout son cœur, et que j’avais besoin de comprendre.” Des visites ont été organisées sur le site du Kanal, ainsi que des rencontres avec des responsables du lieu. “C’était très intéressant, très instructif, et ça a permis de nourrir cet aspect-là de sa personnalité.” 

Myriem Akheddiou et Fabrizio Rongione, rencontre inédite

Chacun(e), et on peut le comprendre, a veillé à garder une part de mystère quant au récit. Mais on sait que le film suit Agathe le jour où elle reçoit un message l’invitant dans une chambre d’hôtel. “C’est une femme multidimensionnelle, avec une vraie épaisseur. Elle s'apprête à vivre une situation complexe”, explique Myriem Akheddiou. “J’ai été touchée, bousculée même par l'histoire, particulièrement en tant que femme, vu la vie que je mène.” Un rôle exigeant, fidèle à un parcours marqué par des choix forts et engagés, comme récemment, dans le film On vous croit ou la série Quiproquo.

Face à elle, Fabrizio Rongione interprète un personnage de politicien, en opposition directe avec le milieu culturel qu’Agathe défend. “Il joue un homme plutôt à droite, alors que mon personnage représente un milieu culturel.” Acteurs rodés du cinéma belge et francophone, Myriem Akheddiou et Fabrizio Rongione forment un couple à la ville depuis de nombreuses années, sans avoir jamais partagé de scènes ensemble à l’écran jusqu’à Saint-Valentin. De quoi ajouter une couche troublante au film, leurs personnages s’opposant frontalement, incarnant deux mondes que tout semble éloigner.

Selon Anton Iffland Stettner, qui ne connaissait pas personnellement Akheddiou avant ce tournage et qui n'avait surtout pas de court récent à montrer, l’adhésion des comédiens s’est faite dès la lecture du scénario, avant toute considération de mise en scène ou de production. Il évoque aussi Yannick Renier, attiré par “quelque chose d’un peu ailleurs, qu’on n’a pas l’habitude de voir.” 

Le temps du montage

Saint-Valentin est entré en montage, confié à Yannick Leroy, avec qui Anton Iffland Stettner avait déjà collaboré sur un documentaire multiprimé, Austral. “Le montage, qui dure quatre semaines, est beaucoup plus long que le tournage”, rappelle le réalisateur, soulignant l’importance de ce temps de travail sous-estimé.

Pensé dès l’écriture comme un film destiné à circuler en festivals, Saint-Valentin s’inscrit dans un parcours de diffusion classique pour le court métrage. Sa durée, son dispositif et son ancrage contemporain le destinent à un dialogue avec des publics variés, au-delà du seul cercle des professionnels. Myriem Akheddiou va enchaîner avec un rôle majeur dans le prochain long métrage de Christophe Honoré. Anton Iffland Stettner poursuit lui l’écriture – tant d'un autre court que d’un long ! -, tout en continuant son activité de producteur chez Stenola. Une société qui, pour l'anecdote, tire son nom d’une ancienne manufacture de meubles pliables créée à Brooklyn par le grand-père d’Anton Iffland Stettner, dans les années 1930. 

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