Cinergie.be

Sur le tournage "Les Gentils"

Publié le 25/06/2021 par Constance Pasquier et David Hainaut / Catégorie: Entrevue

Leur petite entreprise

Avec le retour des beaux jours, les tournages se chevauchent. Pointons celui de cette comédie, qui offre un premier rôle d'envergure au cinéma à Renaud Rutten, un visage populaire du paysage audiovisuel belge francophone.

Ce futur long-métrage a été écrit, produit et réalisé par les frères Olivier et Yves Ringer qui, depuis un joli succès en 2006 (60 000 spectateurs, pour Pom Le Poulain), se sont surtout consacrés à des films pour enfants (À pas de loup en 2011 et Les Oiseaux de passage en 2015), qui leur ont permis de glaner quelques importants prix européens.

"C'est vrai, c'est mon premier «premier rôle» au cinéma ! J'en ai quasi eu un avec Sylvestre Sbille dans Je te survivrai, mais j'ai déclaré forfait à cause d'un accident. J'en ai eu un dans Les Grands Seigneurs, mais personne n'a vu ce film, qui est en train d'être remonté... Mais pour celui-ci, vu l'impossibilité de jouer sur scène, j'étais pleinement disposé et ça, c'est magnifique": pour Renaud Rutten, répondant à nos questions dans la cour d'une villa de Woluwe Saint-Pierre servant au film, ce tournage des Gentils était donc loin d'être anodin.

 

Car si le Magritte du second rôle en 2014 (pour Une chanson pour ma mère) a déambulé sur de nombreux plateaux depuis un quart-de-siècle, des Convoyeurs attendent aux séries Zone Blanche et Baraki, en passant par Dikkenek, Le Petit Nicolas ou Rundskop, le Liégeois est cette fois donc au premier plan pour les Frères Ringer, eux qui le connaissaient pour l'avoir déjà enrôlé dans deux films. "Ça fait un moment qu'on voulait lui confier un rôle d'envergure", avoue Yves Ringer, producteur et porte-parole du jour pour la fratrie, son frère Olivier se trouvant derrière la caméra. "Parce que c'est un très grand comédien, avec un potentiel immense, à la fois comique et dramatique. Même dans un petit rôle, on le remarque. Comme il correspondait à notre personnage, on n'a pas hésité longtemps". Plus tard, Isabelle De Hertogh - qui joue son épouse - nous dira même, spontanément : "Jouer avec Renaud est un cadeau. C'est un gars humble, drôle, excellent tragédien, actif et dynamique. Et il a quelque chose de vivant. Il n'y a pas de chichis avec lui."

Une comédie sociale «à l'anglaise»...

Annoncé comme une «comédie sociale à l'anglaise», ce long-métrage s'intéresse à une histoire contemporaine. Soit celle du couple formé par Michel et Blandine (Rutten et De Hertogh, donc), patrons d'une petite entreprise qui, suite à la perte de leur principal client, sombre. Une crise inexorable qui va alors entraîner tout avec eux. Mais avec Bruno (Tom Audenaert), un de leurs ouvriers, et Florent (Achille Ridolfi), leur comptable, cette petite bande va tenter de relever la tête.

 

Sur le tournage © Constance Pasquier/Cinergie

 

"Au cinéma, on parle peu de la classe moyenne", détaille Ringer, "alors qu'en réalité, elle concerne une grande partie de la société. Puis, on a souvent tendance à opposer patrons de grandes entreprises et ouvriers, mais on oublie les PME autour. On voulait parler de ces petits patrons qui ont souvent des relations fraternelles avec leurs employés. Aussi, on connaît ces délocalisations de grandes firmes partant dans des pays où la sécurité sociale n'existe pas et où des travailleurs sont surexploités. Mais quid des petites entreprises qui restent tout autour ? Or, chez nous, et en ce moment-même, beaucoup de gens vivent avec la peur de perdre leur emploi. Des craintes entretenues par l'ultra-libéralisme, ce capitalisme qui détricote plein de choses, mettant des familles en difficulté, tant financièrement que psychologiquement. Et le Covid a exacerbé tout ça : on continue à nous vendre des choses comme si rien n'était, alors qu'on sait qu'on a un souci avec les écosystèmes et la planète ! Plus que jamais, on doit s'intéresser aux êtres humains. Ce qu'on essaie de faire ici, en racontant une histoire de gens comme nous."

...autour de la classe moyenne

"Pour moi, il y a une forme d'injustice à ne jamais parler des gens du milieu, au cinéma", enchaîne Isabelle De Hertogh, une actrice immortalisée dans le paysage depuis son rôle dans Hasta La Vista. "On ne parle presque pas des gens qui composent cette classe moyenne, on ignore qui ils sont profondément.", commente-t-elle, en accord avec son éternelle croyance en l'être humain. "Je suis quand même parfois désespérée de voir la merde qui nous entoure, mais j'ai toujours envie d'y croire et qu'on s'en sorte. Je ne suis pas sure d'être positive dans le fond, mais j'ai tendance à nourrir beaucoup d'espoir, à garder confiance et à me dire que mon travail-passion me donne la possibilité de transmettre", ajoute encore cette passionnée.

Son comparse complète : "Ces histoires-là, elles arrivent hein, dans la vie ! À commencer par moi, vu que j'ai vécu ça dans le passé avec une société. Quand je l'ai appris au réalisateur en préparant le film, il n'en revenait pas, car il n'est pas allé fouiller dans mon histoire (sourire). Bon, mon cas était moins grave que pour mon personnage. Mais je l'ai vu : pour une ou deux erreurs administratives, vous pouvez du jour au lendemain vous retrouver en faillite frauduleuse, être accusé de tricheur ou de crapule, et vous retrouver avec 48 mois de prison ferme ! Tout peut très vite s'enchaîner !", prévient Rutten.

«On espère faire vivre quelque chose de positif aux spectateurs» (Yves Ringer) 

Yves Ringer © Constance Pasquier/Cinergie

 

Paradoxe, rappelant qu'au pays du second degré (le nôtre), l'humour au cinéma devrait presque se justifier: dans la note d'intention de ce film écrit à quatre mains - dont deux, celles d'Olivier, ont servi pour les célèbres Guignols de l'Info -, nos auteurs indiquent l'envie de faire une comédie sociale, sans à tout prix faire... rire ! Avec le sourire, Yves Ringer rectifie : "C'est parce que quand on parle de comédie, des gens pensent directement à des effets d'humour. Or, on peut se servir du rire comme contrepoint ou comme regard, en ajoutant des éléments qui, indirectement, amènent le sourire. L'important, c'est de trouver l'équilibre entre l'émotion et l'humour. On peut parler de choses graves, comme l'ont fait Chaplin et d'autres, tout en faisant vivre une expérience émotionnelle positive aux spectateurs sortant de la salle".

Quant à la faible notoriété des frères Ringer, outre leur discrétion naturelle et face à leur reconnaissance étrangère (une cinquantaine de prix, dont deux European Best Children's Film Award, des centaines de festivals, dont une sélection à la Berlinale 2011), cet ex-dessinateur de presse l'explique : "Même si ce film n'en est pas un, nous avons surtout réalisé des films pour enfants, et ils ne font pas partie de notre patrimoine, au contraire de pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou même scandinaves. Pendant qu'en France, on se contente souvent d'adapter des BD connues. Dans ce créneau, on trouve en fait peu de créations propres et donc alternatives à Disney et Pixar. C'est dommage, car ces films façonnent et construisent aussi l'esprit des enfants. Mais bon, chaque film relève pour nous d'un miracle, nécessitant entre trois et cinq ans de vie", dit-il, tout en regrettant "ces temps où les films n'ont plus le temps de s'installer en salles". Le producteur donne tout de même des nouvelles de l'invisible Roi de la Vallée, leur dernier film tourné en 2017 : "Vu nos petits moyens, on est fiers du résultat. Il n'a pas fait la carrière qu'on espérait ici, mais on l'a vendu en Amérique du Nord et en Chine. Je peux vous envoyer un lien, si vous voulez..."

"Je conseille à tout le monde de tourner avec les frères Ringer" (Renaud Rutten) 

Sur le tournage écopy; Constance Pasquier/Cinergie

 

Artiste ayant bien digéré les confinements ("J'ai moins bossé et même retrouvé des choses que j'avais oubliées"), l'inclassable Rutten – qui, entre la scène et des vidéos parfois au million de vues sur les réseaux sociaux, s'occupe de ses chevreuils, cuisine ou joue (cartes, golf...) -, poursuit : "C'est pas de la flatterie, mais tourner avec ces mecs-là, c'est un honneur et un bonheur. Ils ne sont ni stressants ni stressés, ils font leur boulot calmement, ce qui rejaillit sur tout le monde. Pendant qu'Yves produit, Olivier tourne avec ce côté magnifiquement enfantin, celui d'un être émerveillé par ce qu'il voit. C'est un gosse, en fait ! Et moi aussi donc, c'est comme si on continuait à jouer dans la cour (rire). Je conseille à tout le monde de tourner avec les frères Ringer. C'est comme une douceur ou un petit dessert. Ça me rappelle mes débuts avec Benoît Mariage, dans Les Convoyeurs attendent. Même si 46 jours de tournage pour un film, c'est long, hein !» ajoute encore le comédien. 

À 57 ans, ce touche-à-tout fourmille de projets entre la Belgique et la France. Entre une série (Les 7 vies de Léa) à gros budget pour Netflix tournée à Marseille, un second rôle dans le prochain film d'Alain Guiraudie (Viens je t'emmène, avec Doria Tillier) un projet de film "fabuleux" de Frédéric Etherlinck (ce comédien et auteur, représentant belge de l'Eurovision en 1995, est le petit-fils de l'écrivain Maurice Maeterlinck) et évidemment – son socle - la reprise de ses spectacles, dès cet été. "J'ai aussi un tournage à Paris pendant quelques jours, mais on m'a défendu d'en parler", ajoute ce comédien authentique, forcément frustré de cacher cette nouvelle. 

Rendez-vous en 2022 

Initié par Ring Prod et également interprété par les fidèles Jean-Jacques Rausin et Erico Salamone, le tournage des Gentils s'est tenu entre mars à mai, surtout à Bruxelles (Centre, Rue Royale, Rogier, Musée des égouts, Anderlecht, Parc de Woluwe...) mais aussi à Mons (Palais de Justice) et à Tournai. Coproduit par le Centre du Cinéma, la RTBF, Screen Brussels, Be TV et VOO, ce film budgété à près d'un million et demi d'euros, sera sur les écrans en 2022.

Tout à propos de: