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Abattoirs

Publié le 01/04/1987 par Serge Meurant / Catégorie: Critique

Ce second film de Thierry Knauff - après Le Sphinx - confirme la maîtrise de ce jeune réalisateur en un domaine particulier : le court métrage.
Comme certains écrivains choisissent la nouvelle plutôt que le roman, Knauff a choisi de se plier avec rigueur et force d’émotion aux contraintes créées par le temps bref de la vision, atteignant à l’extrême concentration d’images et de sons, qui donne au film sa dimension d’évocation poétique, de méditation sur les traces de vie et de mort en d’anciens abattoirs photographiés naguère par Marc Trivier. 

 

Abattoirs

Au carré de la première image s’inscrit l’œil exorbité d’une vache sous l’effet de quelle terreur, de quel geste menaçant ? Un homme siffle de façon traînante. Un bruit puissant l’interrompt : la chute d’un corps massif. Ensuite s’impose le tire : Abattoirs de Thierry Knauff. Photographies de Marc Trivier.
Ces quelques images d’introduction au générique concentrent en elles une charge émotionnelle essentielle, installent brièvement l’intensité dramatique que le titre suscite d’emblée chez le spectateur. Les abattoirs appartiennent, en effet, à cette catégorie de lieux occultés où l’on ne pénètre que pour des raisons de gagne-pain ou poussé par une curiosité qui, parce qu’elle parle de mise à mort, est entachée d’un sentiment de culpabilité.
Ainsi quelques images pauvres ( la tour des abattoirs, un haut parleur, un mur d’enceinte) suffisent-elles à réveiller de façon sournoise et efficace d’autres images fondatrices de notre histoire : celles de l’univers concentrationnaire.
La force et la beauté du film de Thierry Knauff sont d’avoir su établir dans le cadre de ce pressentiment de la mise à mort, jamais montrée à l’image, sans cesse présente hors champ, une méditation poétique développée en une suite de variations dont la puissance émotionnelle s’exerce alors qu’on ne l’attend pas et naît, image après image, des mouvements, des matières explorées pour elles-mêmes, des bruits qui traversent ce lieu désaffecté.
Une demi-douzaine de photographies de Marc Trivier consacrées aux abattoirs sont à l’origine de ces variations. La série complète avait été présentée , ce printemps, au Palais de Tokyo à Paris, dans le cadre d’une exposition des travaux du photographe par le Centre national de la Photographie.
Dans le film de Thierry Knauff, elles apparaissent une première fois au spectateur sous la forme d’une courte série où chacune d’elles fait l’objet d’un flash.
Le format carré de l’image filmée respecte scrupuleusement celui des photographies.
L’extrême soin apporté à la qualité de l’image ainsi qu’à sa beauté formelle , sa sensibilité aux matières affirment de la même façon l’étroite complicité existant entre le cinéaste et le photographe.
Le travail effectué sur la bande sonore du film est également remarquable par sa puissance d’évocation. L’utilisation de bruits naturels ( chute d’un corps, ailes, pépiements, envol d’oiseaux, gouttes d’eau, grincement d’une poulie) ou de leur reconstitution en studio ainsi que quelques variations visuelles, leur confèrent tour à tour une acuité dramatique, un enracinement.
Consubtentielle à l’image, la matière sonore catalyse l’attention du spectateur. Elle l’empêche de succomber à la fascination esthétique d’une beauté visuelle en l’inscrivant sans cesse dans un environnement de bruits réels, ramenant dans le champ de la perception le hors champ de la représentation filmique. Elle supporte aussi de façon parfois autonome la thématique centrale du film : la mise à mort. La chute d’un corps, les cris des porcs qu’on égorge, le fracas d’une porte qui s’abat comme une guillotine sont autant de sources de tension, d’émotion qui fixent les images en une dynamique rigoureuse.
S’il me fallait, enfin, qualifier d’un seul mot ce qui suscite en moi admiration et jouissance à voir le film de Thierry Knauff, je parlerais de son caractère inépuisable qui lui vaut d’être comparé au poème, à la composition musicale.

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