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Cezanne de Sophie Bruneau

Publié le 15/11/2021 par Adèle Cohen / Catégorie: Critique

Lorsqu’on évoque le peintre Paul Cézanne, viennent immédiatement à l’esprit des pommes et la montagne Sainte-Victoire peintes de tout temps et en toutes saisons. Ces fameuses pommes et la montagne vue par la fenêtre sont les détails signifiants d’un lieu magique, celui de l’atelier du peintre, que la cinéaste belge Sophie Bruneau a visiblement pris beaucoup de plaisir à filmer pour son dernier documentaire sobrement intitulé Cezanne.

 

Cézanne de Sophie Bruneau

 

« N’en rajoutons pas », pourrait être le sous-titre du documentaire réalisé par Sophie Bruneau sur l’atelier du peintre Cézanne. Cela pourrait d’ailleurs aussi être celui de l’œuvre de Paul Cézanne qui a su transformer l’insignifiance en art majeur. Car au fond, s’il l’on y pense un peu, quoi de plus banal qu’une pomme ? Gustave Flaubert, lui, avait l’ambition d’écrire un livre « sur rien », un livre « qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style ». Cézanne, à sa manière, est parvenu à faire de la banalité une fête de formes et de couleurs où l’objet vaut alors par lui-même, et où le sujet devient un intrus.

Sophie Bruneau, accompagnée à la caméra par la photographe Marie-Françoise Plissart, s’est installée pour un temps dans l'atelier de Cézanne dit atelier des Lauves, une bastide assez modeste située à Aix-en-Provence qui lui servit donc d’atelier et dans laquelle il peignit entre 1901 et 1906, c’est-à-dire la dernière partie de sa vie.
C’est en effet en 1901, à la mort de sa mère, que le peintre alors âgé de 62 ans achète ce domaine entouré de terre avec vue panoramique sur sa chère montagne qu’il immortalisera sur pas moins de 87 toiles. Durant les cinq années qu’il passera là, Cézanne travaille tous les matins dans ce grand espace baigné de lumière et de silence, parmi les objets qui lui sont chers, les modèles de ses ultimes natures mortes, son mobilier, son matériel de travail, conservés aujourd’hui encore dans la maison. Trois êtres à présent se sont fait les gardiennes du lieu. Elles époussetent, désinfectent, accueillent et guident les visiteurs… parfois elles restent là, présences tutélaires et paisibles comme imprégnées par l’atmosphère sensible qui se dégage du lieu. C’est que des fantômes rôdent parmi les visiteurs et les visiteuses et que l’invisible chuchote entre ces murs. Et c’est bien ce que capture la caméra, des petits riens, de toutes petites choses entourées de silence, un de ces silences particuliers qui fait naître l’émotion.

 

Cézanne, de Sophie Bruneau

Parfois, un visiteur plus audacieux qu’un autre s’aventure un peu sur le chemin d’une histoire de l’art qu’il a apprise et pensée et égrène des théories sur ce qu’est la peinture de Cézanne et l’art moderne en général. En face, l’une des guides, souriante et polie écoute, lui renvoie des émotions plutôt que des théories, appelle le peintre « le bonhomme », bonhomme qu’elle tolère, qu’elle regarde parfois « d’un mauvais œil » mais avec lequel elle partage son temps et son espace dans une relation fragile apparentée à celle « d’un vieux couple ». La plupart des visiteurs restent muets. Une visiteuse susurre des « que c’est beau », les regards effleurent les taches de soleil, il est temps déjà de remplacer les pommes dans les assiettes.

Comme dans un tableau avec des pommes qui ne sont pas à croquer mais qui nous engloutissent, nous absorbent lentement dans le silence de la matière et dans la force des choses, le film lui aussi nous absorbe, nous fait entrer dans un état de contemplation muette où la lumière et les formes ont triomphé. Là, dehors, la montagne Sainte-Victoire est devenue un personnage que nous croisons plusieurs fois. Elle veille, entourée de brume ici, éclatante de soleil là, exposée au couchant…
Cézanne répétait qu’il fallait se méfier des causeries en peinture, et que la vérité du tableau, sa « monstration », était irréductible à la démonstration du discours.
Sophie Bruneau applique le même principe à son cinéma et permet aux choses d'exister, nous plonge dans une sorte d’inertie active qui fait place à la beauté et lui donne du sens.

 

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