Cinergie.be

Clotilde Colson, réalisatrice

Publié le 05/06/2024 par Malko Douglas Tolley et Vinnie Ky-Maka / Catégorie: Entrevue

En peu de temps, Clotilde Colson s'est imposée comme une réalisatrice prometteuse en Belgique francophone. Ses courts-métrages, Minuit Frissons et À la limite, ont été sélectionnés aux festivals Courts Mais Trash et BIFFF. Son projet de long métrage Les Monstres seront tous anéantis a remporté le prix SABAM for Culture lors de la Pitch Box du BIFFF. Soutenue par Wise Up Productions, elle a rapidement attiré l'attention. Lors d'une rencontre organisée par Cinergie.be au BSFF à Flagey, elle a partagé sa passion et sa démarche artistique.

Cinergie: Comment avez-vous commencé votre aventure avec le 7e art ? Avez-vous toujours voulu réaliser des films pour le cinéma ?

Clotilde Colson: Après un master en scénario à l'IAD, suivant des études de communication, j'ai initialement envisagé une carrière de comédienne, mais j'ai fini par préférer l'écriture et la réalisation. À la fin de mes études, une de mes professeures m'a recommandé à Lio Scailteur de Wise Up Productions. En janvier 2021, il produisait un long métrage sur des forains et m'a engagée comme co-scénariste. Par la suite, il m'a fait travailler sur divers projets, notamment avec Kid Noize. Un jour, il m'a demandé si j'avais un projet personnel. J'étais en train d'écrire À la limite (2024), mais à un stade très peu avancé. Grâce à Lio et son aide pour travailler le scénario, nous avons réussi à le financer.

 

C. : Avant de parler de votre court-métrage, comment s’appelle le long métrage qui a débuté votre collaboration avec Wise Up Productions ?

C. C. : C'est De ville en ville. Il raconte l'histoire du grand-père de Kevin Van Doorslaer, comédien et forain belge. C’est un projet très ambitieux qui n'a pas encore été tourné et est actuellement en stand-by. Il s'agit d'une grande fresque historique des années 1950 et 1960. L'écriture de ce film était à la fois agréable et exigeante, ce qui m’a plongée directement dans le vif du sujet. J'ai dû gérer la structure, le scénario et les dossiers, ce qui m’a bien préparée pour mes projets personnels.

 

C. : D’où vient votre passion pour l’écriture ? Écrivez-vous depuis votre jeunesse ou pas spécialement ?

C. C. : Non, je n’ai pas un parcours d’écriture depuis l’enfance. Cependant, je faisais des bandes dessinées quand j'étais petite, même si les histoires n'étaient pas très complexes. Comme je voulais être comédienne, j'avais l'impression de me mettre dans la peau des personnages et de ressentir des émotions en écrivant ces histoires. Finalement, au lieu de jouer, je mets les choses sur papier et j'invente des univers.

Grâce à mon master à l’IAD, j'ai travaillé sur de nombreux projets. J’ai dû inventer un projet de série, des courts-métrages et même un long métrage entier. C’était un travail intense et significatif, qui m’a beaucoup aidée à définir les univers que je voulais développer.

 

C. : A propos de Minuit Frissons (2024) réalisé avec Alan Santi. Quand a-t-il été diffusé pour la première fois et d’où vient l’idée ?

C. C. : En parallèle de mes études à l’IAD, j'ai écrit une pièce de théâtre à Louvain-La-Neuve, qui a servi de base pour développer Minuit Frissons. C'était déjà un Giallo, comme À la limite, avec pour concept une émission radio racontant une histoire d’horreur. Alan, qui était dans ma classe, voulait jouer dans la pièce. Nous avons ensuite décidé de l’adapter en série, mais cela s'est avéré difficile à vendre. Nous avons monté un projet pilote avec Kiss Kiss Bang Bang et, pour éviter qu'il soit abandonné, nous avons décidé de le diffuser en festival. Minuit Frissons a été diffusé pour la première fois au Courts Mais Trash en janvier, puis au Mamers en France, et sera projeté au festival Cinergie dans le Saskatchewan, Canada, ainsi qu'à un festival à Atlanta.

 

C. : Quel est le pitch de Minuit Frissons, qui représente pour moi un véritable petit bijou satirique et caustique ?

C. C. : C’est l’histoire de la relation entre un présentateur et une présentatrice d’une émission appelée Minuit Frissons. Il s'agit d’une émission à petit budget diffusée à minuit, qui raconte des histoires d’horreur chaque soir. Le pilote, diffusé en festival, relate l’histoire de Nicole, une jeune groupie dévouée à la rock star en vogue des années 70. Lorsqu’elle se rend en coulisse, elle découvre la face cachée de l'artiste. Ce qui semble être une simple comédie comporte des messages profonds. Les personnages d'Anne et Jean-Luc, les présentateurs, mettent en lumière la représentation des femmes à la télévision à l’époque : Anne est la speakerine réduite à un rôle de potiche, tandis que Jean-Luc monopolise l'attention. Dans l’histoire, Jean-Luc défend le rockeur tandis qu’Anne défend Nicole. Le court-métrage aborde des thèmes de féminicide, de violences faites aux femmes et des abus de pouvoir.

 

C. : Pensez-vous que Minuit Frissons déconstruit le concept de Sexe, Drogue & Rock n’roll érigé en philosophie de vie et en idéal à l’époque, mais aujourd’hui de plus en plus remis en question ?

C. C. : Tout à fait, je pense qu'on est à une époque où ces histoires du passé ressortent sous un angle différent. On l’a vu avec Judith Godrèche et d’autres. On idéalise un peu trop cette période. Que ce soit les rock stars ou les réalisateurs stars d’ailleurs. De nos jours, lorsqu’on entend ce qui s’est passé, ça nous choque. On se dit que ce n’est pas normal. Ce qui paraissait être la norme à l'époque est aujourd'hui remis en question.

 

C. : Quelques mois après la sortie de Minuit Frissons, vous avez également réalisé votre deuxième court-métrage intitulé À la limite. Ce projet, plus ambitieux et abouti, a été sélectionné au BIFFF. Quelles sont les particularités de ce court-métrage par rapport au premier ?

C. C. : À la Limite est le premier court-métrage pour lequel j’ai eu un budget. C'était un projet plus ambitieux que j'avais commencé à écrire avant même de rencontrer mon producteur. Il a nécessité un énorme travail de réécriture, notamment pour développer la relation avec l’angoisse et la créature lumineuse, ainsi que pour l’évolution du personnage principal interprété par Fantine Harduin, afin de faire monter la tension. C’était un projet beaucoup plus réfléchi et élaboré. 

 

C. : Comment s’est déroulé le casting et pourquoi avez-vous choisi Fantine Harduin pour le rôle principal ?

C. C. : Nous avons vu beaucoup de jeunes filles pour le rôle de Jeanne, mais il était difficile de trouver une comédienne pour incarner une jeune fille introvertie. Fantine avait une maturité évidente et une aura naturelle qui correspondaient parfaitement au personnage. Malgré des réserves initiales sur son jeune âge, il était clair que le rôle lui convenait parfaitement. Elle avait cette timidité naturelle qui se reflétait dans sa posture humble. Quant à Madeline Baltus, j'ai découvert une vidéo de casting sur internet où elle avait participé à The Voice, et elle dégageait quelque chose de très Nouvelle Vague, rappelant l'esthétique de Françoise Hardy, ce qui ajoutait une dimension intéressante au personnage qu'elle incarnait. Pour les autres rôles, certains amis ont été choisis pour des personnages, comme Flore pour le rôle de Violette, tandis que Alan, avec qui j'avais co-écrit Minuit Frissons, a également été choisi pour un rôle dans le film, apportant sa propre dynamique au projet.

 

C. : Dans quel genre s’inscrit À la limite et pourquoi avez-vous décidé d’aller dans cette direction ?

C. C. : À la limite s'inspire du dialogue des films d'horreur italiens, mais aussi des films de Brian De Palma. Évidemment, il y a un film qui m'inspire beaucoup dans tous mes projets et c’est Carrie (1976). Il y a peu de personnages introvertis ou plus taiseux au cinéma, surtout dans le cinéma de genre un peu bis. Il y a aussi Ms. 45 d’Abel Ferrara. Je ne sais pas pourquoi je me suis orientée vers ce genre-là. Il y a quelque chose d’un peu jouissif et très sensoriel. Et vu que la question de la peur est assez présente dans ma vie, je trouve que cette émotion est très forte. Je trouve que pour exprimer les émotions d’une fille qui a de l’anxiété sociale et de la peur en société sans passer par d’autres mécanismes narratifs comme des voix off par exemple, le fantastique est un bon outil. Ça permet d’exprimer la peur de manière très concrète. Vu que je m’inspire du Giallo et que j’ai en tête des films comme Profondo Rosso/Les Frissons de l’Angoisse (1975) de Dario Argento, ça me tenait à cœur de trouver vraiment une maison dans le style Art nouveau. On l’a trouvée à une heure de Bruxelles. Il s’agit d’une grosse maison Victor Horta qui a les caractéristiques des maisons que l’on retrouve dans ce type de cinéma. La maison dégage une aura et elle constitue une autre manière d'utiliser les codes du Giallo et accentuer le côté horrifique du film.

 

C. : Combien de temps a duré le tournage ? Quel est le budget ? Qui a soutenu le film ? Où peut-on le voir prochainement ?

C. C. : Ce fut compliqué, car il faisait très froid et tout le monde est tombé malade. Ça a duré huit jours et on ne pouvait pas mettre le chauffage. La seule qui n’est pas tombée malade, c’est Fantine. Elle marchait pieds nus en chemises au milieu de la nuit par 2° pourtant. C’est la plus forte. Elle est incroyable. Sinon j’ai eu la chance de rencontrer Lio de Wise Up qui est une petite boîte de production qui n’a pas grand-chose à son actif non plus. J’ai fait confiance et j’ai beaucoup aimé, car le fonctionnement est très humain. Lio a un vrai regard sur les projets et il s’implique émotionnellement. C’est vraiment très chouette. C’était serré pour un film de genre, mais on a eu le soutien du Centre du Cinéma, de la RTBF et du Tax Shelter. Il a été diffusé au BIFFF et maintenant on attend d’autres dates. C’est le début de la distribution.

 

C. : Comment avez-vous convaincu Fabio Frizzy de réaliser la bande-son de votre film ? Il était d’ailleurs l’invité d’honneur du BIFFF cette année.

C. C. : Pour l’anecdote, c’est moi qui l’ai fait venir au BIFFF en quelque sorte. J’ai rencontré Fabio Frizzy lors d’un concert à Namur il y a deux ans. Il reprenait toutes les bandes originales des films de Lucio Fulci qu’il a fait avec des images des films en arrière-plan. C’était le festival de l’horreur de Namur et j’avais imprimé mon scénario et je lui ai donné. Il l’a perdu, mais il m’a retrouvé via l’Instagram de ma sœur. Il a accepté de faire le film et il était très disponible comme s’il était présent sur place. Il m’envoyait les musiques à distance. Il voulait venir et grâce à Thibaut Van de Werve, le programmateur des courts-métrages du BIFFF, on a fait de Fabio l’invité d’honneur du BIFFF. C’est donc grâce à moi qu’il a reçu le corbeau du BIFFF (rires).

 

C. : Vous avez également participé à la Pitch Box du BIFFF et vous avez gagné le prix SABAM pour votre projet de film Les Monstres seront tous anéantis. Que retirez-vous de cette expérience ?

C. C. : Ce fut une superbe expérience. On a eu droit à un coaching avec Maxime Pistorio pour améliorer son pitch et ça m’a bien aidé. J’avais fait un pitch à l’IAD, mais ça m’a permis de me remettre dans le bain. Par exemple, typiquement j’avais préparé un pitch où je n’allais pas jusqu’au bout du film. Maxime m’a encouragé à raconter la fin et ça a été une très bonne expérience.

 

C. : Pouvez-vous nous faire le pitch de votre prochain long métrage?

C. C. : Les Monstres seront tous anéantis est un film qui parle de Rose. Elle a treize ans et elle vit avec sa mère Jeanne. Elles sont toutes les deux hyper introverties. Un jour, après avoir subi une humiliation à l'école à cause de sa timidité, Rose arrive à l'école avec un masque de film d'horreur sur la tête qu'elle ne veut plus jamais retirer. Cela devient terrible pour sa mère, car elle est montrée du doigt par tout le monde et doit parler pour défendre sa fille, alors qu’elle préfère vivre cachée. C'est un drame social avec les codes de l’horreur. Le projet a bénéficié de l’aide à l’écriture du Centre du Cinéma et je continue d’améliorer l’écriture. On entre dans la phase suivante où on va devoir trouver des financements. On a des coproducteurs français qui sont intéressés. Le BIF Market a permis de créer de bons contacts et l’on espère que cela va évoluer positivement.

 

C. : D’autres projets en cours en même temps ou à 100% sur le projet du long ?

C. C. : Je développe deux courts-métrages en parallèle. J’ai également l’envie de réaliser un long métrage de série B avec Minuit Frissons. Le premier court, c’est de la science-fiction et le second du fantastique dans le milieu des infirmiers urgentistes. La semaine dernière j’étais en observation dans un service d’urgence à ce propos. Je dépose beaucoup de dossiers et on verra comment ça se met en place. J’aime bien avoir plusieurs projets en même temps. J’aimerais tourner le court de SF durant l’été.

 

C. : Pour conclure, avez-vous encore le temps de voir des films et quels types de films aimez-vous voir ?

C. C. : Je vais énormément au cinéma puisque je fais partie d'un podcast qui s'appelle Les Filles Qui En Savaient Trop. Je peux vraiment voir tous les styles de films. J’adore la série B des années 70 et 80. Je trouve The Addiction (1995), d’Abel Ferrara incroyable. Dario Argento, Brian De Palma, David Cronenberg que j’adore. Mes films préférés sont ceux des années 70 comme Phantom of the Paradise (1974), Carrie ou Pulsions (1980). C’est un style qui m’inspire le plus. C’est un cinéma avec beaucoup de longues focales, des crash zoom ou des zooms très lents. C’est une esthétique que j’aime beaucoup et que je trouve très sensorielle et fétichiste. J’adore les gros plans sur les yeux comme on le retrouve chez Dario Argento justement. Des mouvements de caméra particuliers qui reviennent un peu à la mode. Les images pellicules avec un grain assez fort et beaucoup de contraste par rapport à ce qui se fait pour l’instant et qui est plus numérique.

https://www.cinergie.be/actualites/minuit-frissons-de-clotilde-colson

https://www.cinergie.be/actualites/a-la-limite-de-clotilde-colson

https://toppodcasts.be/podcast/les-filles-qui-en-savaient-trop

https://www.bifmarket.net/

https://bsff.be/

Tout à propos de: