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Don’t rush d’Elise Florenty et Marcel Türkowsky, programmé dans le cadre du festival « En Ville !»

Publié le 30/07/2020 par Anne Feuillère / Catégorie: Critique

La vie des fantômes

Étrange film que ce Don’t rush dont le titre sonne à la fois comme un avertissement et un précepte. C’est qu’en effet, il ne faudra pas trop s’attendre à des effets de manches, des séquences ultra découpées, une histoire trépidante contée par une voix off enthousiaste… Bien au contraire, le film prend en effet son temps pour déployer l’histoire du rebetiko, cette musique populaire grecque. Mais il le fait à travers un dispositif narratif très intéressant, ambitieux et un peu périlleux parce qu’il prend le risque de frôler l’ennui. En compétition officielle au Cinéma du réel tout récemment à Paris, Don’t rush est un film audacieux et finalement plutôt passionnant.

À découvrir dans le cadre du festival du cinéma En Ville à Bruxelles du 25 juillet au 7 août.

Don’t rush d’Elise Florenty et Marcel Türkowsky, programmé dans le cadre du festival « En Ville !»

Le film se déploie presque intégralement dans une seule et même pièce, une sorte de chambre un peu dénudée où Giannis, sur son canapé, lance son émission de radio sur le rebetiko. À ses côtés, un ami et un cousin traînent là, l’écoutent, l’accompagnent de leur présence. L’un mime la musique sur son bouzouki. L’autre fume quelques pétards, allongé sur un autre canapé. Il y a, dans cette atmosphère ouatée des effluves de drogues, d’alcool, d’ennui et de mélancolie. Giannis fait se succéder les chansons les unes après les autres et raconte leur histoire à demi-mots. Il dialogue avec l’auditeur lointain, il dialogue avec les chansons elles-mêmes, porté par la douceur de la musique et la violence des paroles. De temps à autres, il explique, se fait plus précis. La plupart du temps, il flotte, lui aussi, dans son nuage de haschisch et vogue sur la musique qui voyage d’Izmir au Pirée…

 

Dans cette pièce dont on ne saisit jamais l’agencement, où les conversations entre les trois hommes sont inaudibles, couvertes par l’émission de radio, où les réalisateurs jouent des murs, des miroirs, inventent des champs-contrechamps flous et radiants, chaque chanson dévoile un peu plus l’histoire de cette musique. Celle des Grecs frappés par la Grande Catastrophe des années 20 et qui durent quitter Izmir du jour au lendemain et s’exiler pour certains d’entre eux aux Etats-Unis et pour la plupart, au Pirée. C’est en partie là-bas, en partie de l’autre côté de la Mer Egée qu’est né le rebetiko, dans les bouges mal famés. Chansons populaires s’il en est, nourries des accents orientaux de la Turquie lointaine, les rebetika se font le récit de la vie quotidienne, semée d’embûches, de flics, de trafics de drogue, de narguilés aux fumées enivrantes, de bastons et de mauvais coups, d’amour éperdu et des douleurs profondes de l’exil. Giannis, par ses commentaires ou ses explications, dévoile cette histoire par bribes, laissant le tableau d’ensemble dans une sorte de flou qu’on aura loisir d’aller développer de nous-mêmes – ou pas.

 

À travers la musique et l’usage qu’en fait Giannis et ses amis, à travers les commentaires du jeune homme, grâce aussi à l’atmosphère d’écoute alanguie que le film met en place, s’expose une dimension profonde de la drogue, tissée d’oubli et de béatitude, celle d’un temps désormais plein et immobile. À moins qu’il ne s’agisse aussi d’aller creuser dans les langueurs du haschich plus loin encore les spirales de la mélancolie où le spleen prend toute son ampleur. Se crée alors, doucement, entre les chanteurs et les hommes présents, comme une sorte de communauté d’expériences, mais aussi d’épreuves. Car les histoires de ces hommes qui chantent leur peine et leur vie viennent faire résonner en Giannis son présent, la tragédie des réfugiés d’aujourd’hui, un procès qui l’attend, ses douleurs amoureuses… Dans l’intimité de cette chambre où toutes les chansons d’hier viennent trouver leur écho, se transcendent peu à peu le temps et les frontières. Entre les voix des fantômes qui chantent encore et les hommes d’aujourd’hui, un peu fantomatiques eux aussi, dans leur présent indéfini et incertain, dans le temps immobile de ce lieu clos, l’espace et le temps se sont abolis.

 

Alors Don’t rush, qui nous emmène lentement dans sa spirale musicale, qui s’offre tranquillement comme une expérience, s’avère une aventure passionnante, bien plus intéressante que tous les longs exposés historiques sur cette musique à l’histoire si singulière. Parce qu’en nous plongeant dans une forme d’écoute attentive et flottante, le film met en partage non seulement la musique, mais l’expérience unique qui la constitue : celle de faire surgir un monde disparu dont les échos nous parviennent encore ; un monde, des êtres qui s’actualisent dans le présent et dont l’existence se prolonge par la grâce de ceux qui, en les écoutant, les ramènent à la vie.

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