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Entretien avec Charlotte Diament

Publié le 19/05/2021 par Constance Pasquier et Dimitra Bouras / Catégorie: Entrevue

Entre le passé et aujourd’hui, Les Héritières, premier film de Charlotte Diament, interroge l’impact d’une idéologie de l’ouverture promue dans les années 90 et qui s’est écroulée une dizaine d’année plus tard. Avec pour toile de fond les petites histoires d’amitié et la grande histoire belge du multiculturalisme, le film entrelace quatre parcours de femmes d’une même génération où chacune questionne son identité dans un contexte politique et social relativement incertain, venant rompre avec un passé qui promettait un monde bien meilleur qu’il ne l’est aujourd’hui.

Cinergie : Comment cela se fait-il que tu aies réalisé Les Héritières 20 ans après le film Petites filles réalisé en 1997 par ta mère ? Qu'est-ce qui t'a poussée à vouloir retrouver tes amies de l'époque ?  

Charlotte Diament : Ma mère et moi avons toujours ri en nous disant : "Ne ferait-on pas une suite à Petites filles afin de voir comment le monde a évolué entre cette fin des années 90 à Bruxelles et aujourd’hui ?" À l'époque, Guy Cudell était le bourgmestre de Saint-Josse et il promouvait, dans son discours, une politique d'ouverture très réjouissante dont l'école que nous fréquentions en était le relais. J’en ai un souvenir très positif puisqu’il en ressortait, en quelque sorte, la promesse d’un monde qui ne pourrait qu'aller mieux. Le temps du processus du film, en réalité, a commencé après la naissance de mon fils, moment où j'ai commencé à me poser très fortement ces questions de transmission. "Qu'est-ce que moi, à mon tour, j'allais transmettre à cet enfant alors que j'observe un monde qui ne correspond en rien à ce que j'avais pu fantasmé en étant enfant ?". Ce que je voulais montrer à travers ce film, c’est qu’il y a eu une époque pendant laquelle j'avais l'impression, du point de vue de la petite fille que j’étais, que tout allait être possible. Et puis, le constat du monde qui bascule au début des années 2000, même moment où nous, les petites filles du film devenues maintenant adultes, basculions dans l'adolescence. Il y a une sorte de correspondance de crises existentielles.

Aujourd’hui, je reprends les parcours, 20 ans plus tard, et je mesure à quel point, à l'aune des parcours des mères, ces jeunes femmes ont quand même fait du chemin. Par la force des choses, elles sont aux antipodes des désirs et des histoires de leurs mères tout en les respectant. Il n'y a pas de réelle rupture, mais aucune d'entre elles n'a envie de faire comme sa propre mère.

 

C. : Il y a aussi une déception par rapport à l' « idéal démocratique » qui était prôné à l'époque puisque finalement, ce n’est pas tout à fait la réalité.

C. D. : En effet, à la sortie des années 90, quand je suis entrée en humanité et que j’ai découvert le monde du dehors, la transition a été assez violente, ce qui m’a permis de me rendre compte que nous étions relativement préservées dans cette école primaire de Saint-Josse. La sortie de l’enfance a correspondu à un double choc, celui de devenir adolescente et celui de ce changement de monde. J'ai vraiment eu l'impression qu’il avait basculé et qu’il s’était refermé sur lui-même, fragmenté tout en étant très globalisé et cela a été très perturbant parce qu'il a fallu, en tant que petites filles devenant jeunes filles, suivre ce mouvement du monde accéléré, très violent et surtout, aux antipodes des valeurs qu'on nous avait inculquées dans l'enfance, non seulement à l'école mais aussi dans mon noyau familial.

Les valeurs d'ouverture, de progressisme se sont ramassées violemment sur la réalité du monde, ce qui a été terrible. C'est de cette réalité-là dont j'ai voulu témoigner à travers ce film, à travers ces portraits de « femmes-amies », tout en reprenant le travail de ma mère parce que cela fait partie intégrante de mon héritage et de la façon dont on voyait le monde à l'époque. Ce film se voue à essayer de dépasser le choc, la déception, la désillusion et pouvoir constater que même si cela ne s’est pas passé comme prévu, ces filles, en tenant compte de leur passé, ont vraiment transcendé le parcours de leurs mères. J’ai donc pris leurs mères comme étalon de mesure de la même manière que j'ai pris la mienne comme référente et transmettrice. On voit qu’il y a un monde de différence entre les deux générations, ces femmes sont plus émancipées que leurs mères. 

Très honnêtement, cela peut paraitre très caricatural mais en donnant naissance à un enfant, on est forcément bousculée. Étant donné que j’ai eu mon fils très jeune, j’ai été très vite amenée à me poser ces questions de transmission. Tout ce qui était, pour moi, de l'ordre des certitudes sur le monde à venir, toutes ces valeurs que l'école et mes parents m'avaient transmises enfant, s’étaient écroulées au moment où, il y a plus de 10 ans, j'ai donné naissance à mon fils. Existentiellement, j'ai traversé toutes sortes d'étapes où je me suis sentie profondément blessée intimement par l'évolution du monde.

 

 Laïla dans Les Héritières de Charlotte Diament

 

C. : Parce que ton fils est métis ?

C. D. : Son père est métis et effectivement la question d'identité chez mon fils est prégnante. Dans ma famille, il y a deux grands-pères, un juif et un musulman et deux grands-mères de culture chrétienne. Tout le monde a plus ou moins pris de la distance quant aux questions religieuses. Evidemment, cela m'a amenée à me poser beaucoup de questions, dont celle des identités qui était déjà très inscrite puisque j'ai grandi dans un quartier où les habitants sont majoritairement d'origine turque et marocaine. Nous étions, ma famille et moi, quasiment les seuls identifiés comme « blancs ». Nous étions clairement minoritaires tout en appartenant à l'ensemble des personnes étiquetées "dominantes", ce qui m’a marquée de façon immense.

Mes parents, en faisant le choix de nous faire grandir dans ce quartier où nous allions forcément, nous-mêmes, être les étrangers, et de m’inscrire dans une école où il n'y avait que des enfants d'origine étrangère, allaient déterminer des questionnements tout à fait nouveau. Je crois que la réflexion a été menée depuis l'enfance de façon inconsciente car le fait de se sentir différente très jeune, par rapport aux questions d'identité, d'appartenance, de religion et de culture, m’a beaucoup travaillée.

 

C. : Dans ton film, on ne parle que de femmes. Est-ce que ces femmes sont seules ou as-tu préféré ne pas montrer leur entourage, du moins s'il y en a un ?

C. D. : Je montre des femmes oui, mais dans le processus de réflexion et dans l’équipe de tournage du film, il n’y avait que des hommes. Le film a heureusement été produit et monté par des femmes !
Le fait d’avoir mis les hommes de côté n’a pas été un choix si conscient puisque dans les faits, j'ai découvert qu'aucun des papas n'avait été présent dans l'histoire de ces filles ou, s’ils l’ont été, c’était par intermittence.
En l'occurrence, mon père était présent mais le parti pris était de créer une espèce de canevas afin de l'appliquer à chacune des filles. Je suis donc partie de l'héritage de ma propre mère en me demandant ce que chaque mère avait pu transmettre à sa fille. À l'écriture du film, je me suis rendu compte que les pères n'étaient pas dans le coup, ce sont les femmes qui se sont occupées de leurs filles et il y a eu des pères totalement absents qui ont lâché la barque. C'est assez révélateur d'une époque où les hommes avaient peut-être plus tendance à se dire qu’élever les enfants, c'était l'affaire des femmes. J'ai essayé d'amener la figure du père par l'évocation car ils ont quand même tous laissé une empreinte, même de façon indirecte. Ce qui est étonnant, c'est que, au moment du tournage, mes amies n'avaient pas de compagnon ni d'enfants alors qu'elles avaient quasi toutes 35 ans. C'est peut-être là le prix de leur liberté.

 

C. : Le fait que tes amies n’aient pas tout à fait trouvé leur place dans la société actuelle n’est-ce pas dû à la visibilité de leurs différences dont, en plus, elles semblent devoir se défendre ? N'est-ce pas le cas de Laïla qui est partie à Londres pour trouver du travail en tant que comédienne parce qu’elle n’en trouvait pas ici du fait qu’elle soit « typée » ? Ne se sentait-elle donc pas plus à l'aise à Londres, où la mixité, les origines ethniques sont acceptées alors qu'à Bruxelles, c’est encore compliqué ?

C. D. : Je pense qu'entre la fin des années 2010, moment où Laïla est partie, et aujourd'hui, le monde a énormément changé, notamment le constat d’un bond en avant très réjouissant et très stimulant quant à la question du genre, des différences et de l’écologie. Il est évident que la question des origines, des identités et la manière dont on doit dealer avec ça a toujours pris énormément de place dans nos histoires d'amitié.
Un autre élément qui unit ces trois femmes et qui n’est pas sans conséquence, c’est l’appartenance à un milieu social qui n'est pas extrêmement favorisé avec des nuances évidemment : comment s'extirper de son milieu quand, en plus, on doit porter des origines qui ne sont pas toujours valorisantes ?

Laïla par exemple se présente comme africaine et non comme maghrébine. J’ai toujours été très admirative de sa capacité à transcender sa condition. L'espèce de fantasme américain disant "qui veut peut", que chacun peut s'extirper de son milieu a ses limites. Elle va à Londres pour essayer de se construire une vie meilleure alors que là-bas, la concurrence est d'une rudesse folle sans compter qu’elle n'a pas l'accent anglais, nouvelle composante sur laquelle elle va devoir jouer ! Ce film c'est avant tout un portrait de mes amies que j'ai filmées avec beaucoup d'amour et d'admiration. J'ai le bénéfice de la peau blanche même si je porte aussi des origines autres. C'est plus facile pour moi, il faut le reconnaitre.

 

Zeynep dans Les Héritières de Charlotte Diament

 

 

C. : Est-ce que tu as découvert des choses sur tes amies pendant le tournage ?

C. D. : Oui, je me suis rendu compte qu’en écrivant le film, je les avais fantasmées, la réalité est un peu différente.

 

C. : Pour quelles raisons le début de l’écriture du film, il y a 7 ans, a-t-il été si difficile pour toi ?

C. D. : D'abord, je n'ai pas fait d'école de cinéma. Je n'avais aucune prétention à faire du cinéma. Évidemment, quand on a un parent qui en fait, on a envie de se positionner différemment. Ma "carrière" dans la restauration m'a permis d'observer le monde et j'ai appris énormément sur le rapport au monde du travail, le rapport aux groupes sociaux, le rapport de classes. J’assume et trouve très beau l'héritage de ma mère, le travail qu’elle a effectué et qu’elle a pris soin de me transmettre. Tout cela fait totalement partie de mon film. Je voulais que des bouts de ses films soient dans mon film, qu'elle aussi soit dedans parce qu'on a toujours énormément discuté de toutes ces questions. Il a fallu que je trouve ma place en tant que réalisatrice et autrice. Le processus d’écriture a été long puisqu’il s’agit de mon chemin existentiel. Heureusement, j'ai pu être soutenue car quand il a fallu écrire le film, j'ai découvert que les réalités de mes amies n'étaient pas ma réalité à moi qui viens d'un milieu où les questions politiques sont au cœur de la vie familiale, ce qui m’a fort sensibilisée à ces questions d'identité, de classes, de militantisme alors qu'elles ne l'ont pas du tout été.

Laïla m’a dit : « On n'avait pas le luxe de se poser ces questions-là, ça n'existait pas à la maison. ». Donc, quand j'ai commencé à écrire et que j’ai voulu avoir d'elles le témoignage disant que le monde était mieux avant et que maintenant c'était plus compliqué, elles n'ont pas senti les choses de cette manière-là. Quand j'ai parlé à Esinam, qui a connu la même idéologie avec ce discours d’ouverture et de progressisme, elle n'a pas témoigné le même sentiment que moi face à la rupture entre le monde d'avant et le monde d'après. Il a donc fallu négocier autour du fait que j'étais seule, en fin de compte, à avoir ce ressenti-là mais au-delà, elles avaient des choses à offrir à ma réflexion et au film par le biais de leurs problématiques.

J’ai aussi quelques velléités militantes dont je n'ai encore rien fait pour l'instant.

 

C. : Ces sujets dont tu n’as encore rien fait signifient-ils que tu as envie de continuer à réaliser d'autres films ?

C. D. : Je reconnais que la réalisation des Héritières a été une révélation, notamment en assumant complètement cette histoire d'héritage, extrêmement importante pour moi. J'ai envie de réaliser avec ma mère. Nous sommes d’ailleurs en train de réfléchir à un autre sujet de film car cela fait des années qu'elle me parle d’en faire un sur les « vieux ». Cela a nourri ma réflexion sans compter que c’est un sujet qui a été mis en exergue par rapport à la crise sanitaire du début de l'année où on a beaucoup parlé des vieux.

Je me suis rendu compte, très jeune, de ce que pouvait être la réalité des vieux du fait que j'ai littéralement passé mon enfance dans les homes puisque mes grands-parents étaient très vieux. J’ai eu un tel rejet de la vieillesse que j'ai décidé de l'affronter en réalisant un film sur les futures vieilles que mes amies et moi allions devenir. À l'heure actuelle, je réfléchis à un film qui s'appellerait Les futures vieilles. Comment vieillir ? Comment réhabiliter le fait de vieillir, de devenir vieille ? Ce serait non pas quelque chose de sexy ou de désirable mais plutôt de réjouissant afin d’offrir une sorte d’apaisement.

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