Cinergie.be

Entretien avec Stijn Coninx à propos de "Niet Schieten" 

Publié le 10/10/2018 par Grégory Cavinato et Tom Sohet / Catégorie: Entrevue

Cinergie : Avez-vous un souvenir précis des événements, des crimes des tueurs du Brabant entre 1982 et 1985 ? Est-ce qu’à l’époque, ça vous avait marqué ?
Stijn Coninx : À ce moment-là, j’habitais dans le centre de Bruxelles et je roulais avec une Golf qui avait été volée. Il était évident que ces voitures-là étaient volées. Voilà pour l’ambiance de cette époque du grand-banditisme en Belgique ! Je me souviens qu’il régnait une ambiance bizarre dans le pays, avec cette angoisse autour de tous les supermarchés, qui étaient protégés. Quand David Van de Steen m’a envoyé son livre et que je l’ai rencontré fin 2010, j’étais bouleversé, choqué et en colère de lire tout ce que les victimes et leurs familles avaient vécu.

C. : Niet Schieten ! n’est pas un film « enquête » à la Oliver Stone, vous avez plutôt décidé de vous concentrer sur les conséquences psychologiques et familiales des tueries à travers le point de vue de la famille de David. Est-ce à la lecture du livre que vous avez pris cette décision ?
S. C.
 : Absolument. Le livre, qui s’appelle Niet Schieten, dat is mijn Papa !, derniers mots prononcés par la sœur de David, est presque écrit comme une thérapie. En 2009, David a connu une nouvelle crise, il était hospitalisé pour une énième opération. Pour les victimes, il n’y avait toujours aucune réponse concernant l’attaque. David a eu besoin de partager ses émotions, il a simplement commencé à écrire ses sentiments sur quelques feuilles. L’histoire est devenue la sienne et celle de ses grands-parents, leur évolution sur 25 ans. Je trouvais ça bouleversant et je me disais aussi que, de toute façon, je ne voulais pas réaliser un film-reportage détaillant chaque étape de l’enquête. Je ne voulais pas non plus faire un film d’action avec des policiers et des gangsters qui seraient, comme souvent au cinéma, présentés comme des héros. Je ne ressentais pas le besoin de rester du côté des gangsters pour créer plus d’action. Après l’attaque, David est resté hospitalisé et alité pendant très longtemps. C’est donc son grand-père, Albert, qui est automatiquement devenu notre personnage principal. J’ai envisagé le film comme une véritable histoire d’amour entre un grand-père et son petit-fils, mais aussi entre Albert et sa femme, Metje. Au moment de la tuerie, ils arrivaient à l’âge de la retraite. Ils auraient pu avoir une belle vie, profiter du temps ensemble, du soleil et de la plage… Et puis cette bombe est tombée sur leur relation ! Ils ont dû s’occuper de leur petit-fils, qui a perdu ses parents et sa sœur. Comment expliquer à un enfant qui a tout perdu que la vie vaut la peine d’être vécue ? Comment redonner un sens à sa vie ? Ce sont les questions qu’aborde le film. Au début, il y a de l’espoir, de la confiance dans la société et dans le pays. Albert rassure David : « Un jour, on comprendra. Un jour, ces tueurs seront arrêtés. Nos institutions vont nous aider, on ne nous laissera pas tomber... » Mais après 33 ans… rien ! À la fin, les grands-parents ne savent plus quoi faire. Heureusement, il reste l’amour. David a une famille qui l’entoure. Ce qu’ils ont perdu a créé pour eux une nouvelle famille. C’est la note d’espoir du film.

C. : L’espoir est symbolisé par le personnage d’Albert (Jan Decleir). Mais avec la grand-mère, interprétée par Viviane De Munck, c’est plus compliqué. Après la tuerie, elle se mure dans le silence, elle ne veut plus entendre parler de l’attentat, ne veut rien savoir, juste oublier toute cette histoire. C’est une manière de montrer que le terrorisme paralyse la société par la peur…
S. C.
 : Viviane est formidable dans ce rôle. Chacun doit survivre avec sa tristesse d’une façon différente. Dans la réalité, c’était comme ça : la grand-mère ne voulait plus entendre parler de cette histoire, le sujet était devenu tabou à la maison. Aujourd’hui, certaines victimes ne sont pas heureuses de l’existence du film. C’est comme chez les Van de Steen, comme dans toutes les familles : certaines personnes me remercient et me disent « je suis très content que vous racontiez enfin cette histoire » et d’autres m’ont dit « s’il vous plaît, ne faites pas ça ! » Donc voilà, c’est un choix. Moi je me suis senti obligé de partager ce que j’ai ressenti à la lecture du livre de David, c’était ça le but. On a partagé ça avec tout le casting et avec toute notre équipe.

C. : La genèse du film remonte à la fin 2010. Albert est décédé en janvier 2011. Avez-vous pu le rencontrer avant son décès ?
S. C.
 : Non, malheureusement. J’en avais l’intention, mais c’était trop tard. Il est décédé au tout début de mon implication sur le projet. Par contre, j’ai pu aller avec David dans l’appartement d’Albert et Metje pour prendre des photos. Nous avons reconstitué très fidèlement les clichés que nous avions pris ce jour-là dans nos décors.

C. : Comment avez-vous conçu la scène hyper-violente de l’attaque du supermarché ? Comment faire pour ne pas tomber dans la complaisance ou dans la violence gratuite ?
S. C. :
Dans le livre, l’attentat revient plusieurs fois comme le cauchemar de David. Il avait ce « film » qui rejouait dans sa tête à chaque fois qu’il s’endormait. C’est ce cauchemar que j’ai essayé de reconstituer. Après le choc, David s’est rappelé graduellement des faits. Il disait « j’ai vu ceci », puis « j’ai vu ça », etc. Albert était le seul à l’écouter et il a fini par aller à la gendarmerie pour partager tout ce que David révélait. Après des années, il avait une idée assez précise de ce qu’il avait vu. David m’a donc beaucoup aidé. Il m’a accompagné, sur place, au Delhaize, et m’a montré le déroulement exact des faits et le parcours des tueurs : « Mon père était ici, ma mère a été abattue là, ma sœur est tombée ici, moi j’ai couru par là… » Dans la réalité, les faits étaient encore beaucoup plus durs et violents que dans le film, il y avait des choses qu’il m’aurait été impossible de montrer à l’écran. Après les premières projections-test, j’ai supprimé du montage certaines images qui étaient vraiment trop choquantes. Il n’y a pas de fantasy dans ce film au niveau de la violence. Ce n’est pas de la violence pour la violence. Cette séquence nous donne une impression d’immersion : on comprend ce que ça fait d’être présent lors d’un tel massacre.

C. : Des années plus tard, David voit le visage de Patrick Haemers, l’ennemi public n°1, à la Une d’un journal et le reconnaît. Pour lui, il n’y a pas de doute : Haemers était un des tueurs du Brabant ! Or dans le film, vous ne le nommez jamais, vous montrez juste la photo d’un acteur blond qui lui ressemble…
S. C.
 : Dans le livre, Haemers est cité directement. Nous n’avons pas pu le nommer dans le film parce que nous ne voulions créer de problèmes à personne. Mais à ce jour, David reste convaincu que c’est bel et bien Patrick Haemers qui lui a tiré dessus. C’est une question à laquelle il n’y a jamais eu de réponse. On lui a dit que ce n’était pas possible parce qu’au moment de l’attentat, Haemers était en prison. Mais ça ne veut rien dire. D’autres ont dit qu’en fait il n’était pas en prison. Tout ça est assez confus… Le film n’a pas la prétention de donner des réponses à ces questions. Parce que les victimes et leurs familles n’ont jamais eu de réponses. Ce n’est pas à nous, cinéastes, de dire « c’est ça ». C’est à la justice de faire ce boulot-là ! Par contre, je pouvais montrer que les victimes elles-mêmes avaient essayé d’apporter des réponses à toutes ces questions. C’est normal, elles doivent vivre au quotidien avec ces interrogations. Ce film permet de partager cela et donnera peut-être le courage à d’autres de raconter leur version de l’histoire. On espère surtout qu’il donnera le courage aux responsables actuels de l’enquête d’aller jusqu’au bout !

C. : Après avoir lu le livre, réalisé ce film et vous être documenté pendant des années sur cette affaire, avez-vous avez une opinion sur l’identité des tueurs ? On sait qu’il y a un certain nombre de théories et d’hypothèses qui circulent. Penchez-vous pour une explication en particulier ?
S. C.
 : Le problème c’est qu’il y a beaucoup de théories valables et que tout le monde dit toujours « de toute façon, c’est trop tard, on ne saura jamais la vérité ! » Moi, je suis convaincu qu’il y a des choses très justes dans plusieurs de ces théories qui circulent. La vérité réside dans une combinaison, un mélange de théories. Il y a un cadre très international dont on parle dans le film. Ça commence dans les années 50, bien avant l’apparition des tueurs. Pour comprendre le problème, on ne peut pas uniquement se concentrer sur les années 1982-1985 car l’histoire est beaucoup plus large. C’est une problématique historique et internationale, c’est une affaire belge avec une corruption énorme, une criminalité galopante. « Qui protège qui ? » C’est la question que pose le grand-père… et c’est dans cette question que réside la vérité.

C. : L’ironie, c’est qu’après avoir été plus ou moins abandonnée, l’enquête a été relancée grâce à l’Affaire Dutroux, à cette époque où la population en colère a commencé à prendre conscience des dysfonctionnements du pays et de cette corruption qui semble gangrener nos institutions...
S. C.
 : Oui. Plusieurs crimes dans notre pays n’ont jamais été résolus. La question c’est : pourquoi ? Ça veut dire qu’il y a un lien entre toutes ces affaires. Ce n’est pas quelque chose que j’ai inventé, j’ai lu les enquêtes de journalistes qui ont fait leur devoir et qui ont bien réfléchi. Au niveau de la justice, ceux qui ont essayé de trouver la vérité ont été mis de côté. Beaucoup de gens ont fait un travail d’enquête formidable mais ont été discrédités, ignorés… Donc une fois de plus, la question c’est « QUI a le pouvoir de faire ça ? QUI laisse passer tout ça ? »…

C. : Jan Decleir est un peu votre porte-bonheur, il est dans pratiquement tous vos films. Ici, il se montre une fois de plus exceptionnel. Pouvez-vous nous parler de votre relation et de votre travail ensemble ?
S. C. : Jan n’a pas fait tous mes films mais presque. Jan est avant tout un ami. Il y avait dans le personnage d’Albert comme une évidence, une logique : ça devait être Jan ! Ça relève de notre processus de recherche commun, pas seulement avec Jan, mais avec tous les comédiens et avec l’équipe. Quand Jan s’engage, il va jusqu’au bout : il cherche, il m’aide. Jan est, dans le sens positif, « une bête d’acteur » ! Il est incroyable, il fonce, il donne tout ce qu’il a, avec tout son cœur. Ça sort par les yeux et par les tripes, c’est énorme ! Et Viviane De Muynck est de la même catégorie.

C. : Il est bouleversant dans cette scène traumatisante où Albert doit identifier les corps de sa famille, étendus sur le sol au milieu des autres victimes.
S. C. 
: C’était un vendredi après-midi et nous allions tourner cette scène à l’hôpital de Jette, c’était la dernière séquence de la journée. J’étais avec Jan dans la voiture, sur le trajet, et il m’a dit « Stijn, si tu attends des larmes de ma part, c’est vraiment quelque chose que je ne veux pas faire… » Je lui ai répondu : « Je te comprends. Jamais je ne te demanderais de faire ça. » Ce n’est pas nécessaire, la situation est tellement triste qu’il ne faut pas en rajouter. Jan a joué ce qu’il a ressenti. Avec l’équipe, nous nous sommes aussi mis dans ce ressenti, c’est-à-dire que nous n’avons pas commencé à décider de « qui sera où et à quel moment ». Nous avons tourné cette scène avec deux caméras et nous avons simplement décidé de suivre les mouvements de Jan, de laisser aller. La seule chose importante était que ce soit juste. C’était un moment très fort que nous avons vécu tous ensemble. 

C. : Le long et émouvant monologue final d’Albert devant la Commission d’Enquête à Charleroi est-il basé sur la réalité ou est-ce un texte que vous avez écrit ?
S. C. : C’est un monologue que nous avons écrit ensemble, avec Jan. Certaines parties viennent vraiment d’Albert. Mais il contient surtout nos pensées et les pensées de David, accumulées après tout notre travail de recherche. Nous avons casé dans ce monologue plein d’éléments que d’autres personnes nous ont apportés, des gens qui m’ont contacté personnellement, des victimes, des témoins, des policiers, des gendarmes, des enquêteurs, des anonymes... C’est donc une combinaison de tous ces détails. En 2016, j’ai eu la possibilité, avec David, d’aller à Charleroi à une audience avec le procureur, le juge d’instruction, les victimes et leurs familles. J’étais dans la salle, une des seules personnes présentes qui n’avait rien à voir avec l’histoire. Mais j’étais avec tous ces gens, j’ai pu ressentir l’ambiance, la tension… J’ai essayé de retranscrire tout ça dans cette scène, qui représentait une sorte de conclusion émotionnelle, non seulement pour Albert, mais aussi pour moi-même, pour Jan Decleir et pour toute notre équipe.

Tout à propos de: