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Lettre à Théo de Elodie Lelu

Publié le 14/11/2018 par Serge Meurant / Catégorie: Critique

Le cinéaste grec, Théo Angelopoulos mourait le 24 janvier 2012, renversé par une moto, sur le plateau du tournage de son dernier film L’Autre mer. Il était entouré de toute son équipe, dont Elodie Lélu faisait partie. Elle l’avait rencontré en 2004. Étudiante, elle préparait alors un travail théorique sur ses films. Angelopoulos approchait des 70 ans. Il projetait de réaliser une nouvelle trilogie et invita Elodie à venir lui rendre visite, à Athènes. Depuis lors, le lien ne s’est jamais rompu. Elle publie des textes universitaires, donne des conférences sur l’œuvre du cinéaste, réalise avec lui des entretiens.

C’est dans ce contexte qu’Angelopoulos lui propose d’assister au tournage de L’Autre mer. Elle arrive à Athènes le 16 novembre 2011. Dans un livre intitulé Journal de bord d’un tournage inachevé. Le dernier film de Théo Angelopoulos (1), Elodie Lélu raconte, jour après jour, avec précision et simplicité, les difficultés multiples rencontrées par la production du film, sa réalisation. Le projet est né de la brûlante question de l’immigration et du trafic des êtres humains, mais aussi de l’appauvrissement général de la Grèce, de ses concitoyens mis à genoux par une politique d’austérité drastique. C’est un film empreint d’une grande désillusion, d’une profonde mélancolie. Lettre à Théo revêt, comme le livre, la forme d’un journal, ponctué d’extraits de films du cinéaste dont le premier Le Regard d’Ulysse met en scène un navire qui s’éloigne dans la brume. Irène Jacobs prête sa voix à la réalisatrice dans sa lettre à l’ami disparu, sa pudeur et son chagrin. Les images du tournage en montrent les préparatifs, l’immense bidonville construit sur le port du Pirée, l’hôtel où trouvent refuge les immigrés, où ils sont accueillis, reçoivent des cours. Le film est une fiction documentaire, une reconstitution, où la réalité saute aux yeux par l’évocation du suicide d’un ouvrier gréviste, de la drogue omniprésente, des chiens errants.

« Pendant que la caméra accompagnait son cercueil, écrit Elodie, se dégageait cette étrange impression qu’il (Théo) venait d’entrer dans son film. »

Lettre à Théo se termine par de magnifiques paroles d’Angelopoulos qui sonnent comme une profession de foi : « Je fais des films pour me connaître, pour comprendre aussi, et cette histoire me tient debout, me donne toujours une envie de voyager, de connaître d’autres lieux, d’autres visages, et de me sentir toujours dans un voyage sans fin ».

Ces mots pourraient aussi bien servir d’exergue au film d’Elodie Lélu, émouvant comme un héritage. Et ce thème du voyage infini résonne en moi comme le début de ce poème de Yannis Ritsos, RETOUR :

Les statues partirent les premières. Après quoi

Ce fut le tour des arbres, des hommes, des animaux. L’endroit

Devint complètement désert . Il n’y avait plus que le vent.


 (1) Journal de bord d’un tournage inachevé. Le dernier film de Théo Angelopoulos.

Elodie Lélu. Plessis Editions - 2017

 (2 )Le mur dans le miroir suivi de Ismène. Gallimard. Coll «  Du monde entier »

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