Cinergie.be

Lia Bertels, notre super héroïne, c’est sûr, c’est elle !

Publié le 04/06/2020 par Sarah Pialeprat / Catégorie: Entrevue

C’est elle notre super héros ! 

Lia Bertels, on l’a découverte il y a longtemps, au moment où, étudiante à la Cambre, elle réalisait un court métrage d’animation intitulé Micro Dortoir ! Coup de coeur immédiat pour toute la rédaction. Lia et son dictaphone étaient partis à la pêche aux rêves et cauchemars de petits enfants. Le résultat ? Un film juste et doux, d’une grâce inouïe, d’une poésie sans limites... Dix ans plus tard, nous voilà ré-embarqués dans un périple entre rêve et réalité où les enfants ont, encore une fois, plus qu’un mot à dire.

Entretien au téléphone avec la réalisatrice qui signe donc On n’est pas près d’être des super héros ! Et notre super héroïne, c’est sûr, c’est elle !

 

Cinergie : Tu as terminé un court-métrage d’animation intitulé On n’est pas près d’être des super héros qu’est-ce que ça raconte ?

Lia Bertels : Le film parle surtout de grandir. C’est le cheminement de plusieurs enfants qui passent de leur monde imaginaire à la réalité. C’est l’exploration de cette frontière qu’on va traverser avec eux. J’ai laissé les enfants s’exprimer en toute liberté et j’ai créé autour de la parole qu’ils m’ont offerte un univers graphique qui m’était personnel mais totalement imprégné de leurs récits.

 

C. : Tu avais déjà fait un film avec des voix d’enfants qui s’appelait Micro Dortoir il y a dix ans... Qu’est ce qui t’intéresse dans ce procédé ?

L. B. : À vrai dire, le désir de procéder comme ça est venu directement de mon producteur Thierry Zamparutti. Après avoir vu Micro Dortoir il avait envie que je développe un projet autour de la parole des enfants. Moi j’étais très heureuse qu’il ait envie de ça car j’aime beaucoup mettre mes dessins au service des propos qui me sont confiés.

Au tout début du projet, j’avais carte blanche, et je ne savais pas du tout de quoi j’allais parler. Le but était d’écouter ce que les enfants avaient envie de dire. Je voulais aller plus loin que dans Micro Dortoir dans le sens où je voulais que s’installe entre eux et moi une vraie discussion, mais sans thème particulier, juste comme ça. Et puis, petit à petit, les choses se sont centrés sur le thème de grandir car c’était un peu ce qui nous différenciait eux et moi.

 

C. : Pourquoi cette phrase « On n'est pas près d’être des super héros ! »prononcée par un des enfants a t-elle été choisie pour le titre ?

L. B. : En fait, je trouvais ça très très fort qu’un enfant puisse dire ça… Dire ça, ça montre tout ce que raconte le film, c’est-à-dire de l’envie d’être un supers héros, de faire des trucs fantastiques et en même temps il y a cette lucidité, ce réajustement dans la réalité. L’enfant qui dit ça raconte qu’il a trouvé la caverne d’Ali Baba, rempli d’argent et il y croit ! Mais en même temps, à la fin il sort cette phrase ! C’est lui qui illustrait le plus ce moment de frontière entre ce qu’on voudrait être et ce qu’on est… ce moment de bascule dans l’enfance, de questionnement par rapport au monde dans lequel ils vivent aujourd’hui.

 

C. : Du coup, ça signifie que grandir c’est perdre ses illusions ?

L. B. : Oui il y a de ça… mais il y a aussi le fait de se rendre compte qu’on n’a pas besoin d’être des supers héros, que ce n’est pas ça le but de la vie ! Finalement, grandir c’est peut-être abandonner ses rêves de puissance… D’ailleurs, certains enfants n’ont pas de rêve de puissance ou en tout cas, une puissance limitée. Moi, quand j’étais petite je trouvais ça super cool d’être éboueur ça me faisait rêver d’être derrière le camion debout comme ça, en marche ! Et là aussi, un des petits garçons rêve d’être électricien : parce que c’est magique d’appuyer sur un bouton et de voir la lumière apparaître ! Et il a raison, c’est totalement magique quand on y pense  !

 

C. : D’où viennent ces enfants que tu interviews ?

L. B : Ils viennent de partout ! Je suis allée dans les écoles, dans des salles de sports, chez des voisins, des connaissances… En enregistrant, j’ai pu me rendre compte que l’âge frontière entre les deux mondes que je recherchais se situait entre 5 et 7 ans. C’est en faisant beaucoup d’interviews que j’ai pu m’en apercevoir.

 

C. : Ces interviews ont été la base du développement du projet ?

L. B : Dans la période de développement, pour trouver des financements qui allaient nous permettre d’avoir du matériel d’enregistrement pour faire les interviews, j’ai écrit - ou fait écrire - de fausses interviews (tout en disant dans les dossiers que c’était faux bien sûr !). Cette recherche m’a permis de trouver une direction, un ton, d’avoir une image plus précise de ce que je voulais…. Puis, quand on a obtenu les financements, j’ai pu faire les vraies interviews. J’en ai fait une cinquantaine au total je pense, et j’en ai gardé 9. Après les avoir sélectionnées, j’ai réalisé un montage son, pour faire en sorte que toute cette matière tienne ensemble, puis c’est seulement après ça que j’ai commencé la partie graphique.

 

C. : Peux-tu nous parler de la technique utilisée et de tes choix de tonalités dans les bleus et les noirs ?

L. B : Bon il faut quand même expliquer que ce film m’a pris énormément de temps ! Tellement, que j’ai sorti un autre film avant celui-ci, que j’ai pourtant commencé bien après. Ce film, c’est Nuit Chérie. L’ambiance de nuit chérie est une nuit américaine, une nuit lumineuse et les deux films ont un peu le même univers graphique. Cette nuit, c’est un monde qui m’inspire. La nuit c’est calme, ça laisse l’espace aux personnages de vivre, ça crée du vide, aucun élément ne vient perturber l’atmosphère. J’avais envie d’une nuit très lumineuse, à la fois mélancolique et comme remplie de bonheur. Au niveau de la dramaturgie, ça emmène une profondeur qu’il serait impossible de trouver en pleine journée.

 

C. : Peux-tu nous parler de ton choix pour la musique.

L. B : Alors d’abord, j’ai fait quelque chose qu’on sait qu’on ne doit jamais faire en montage et que tout le monde fait, c’est-à-dire mettre une musique qu’on aime beaucoup sur une scène pour se motiver et la rendre plus dense. Le problème, quand on fait ça, c’est qu’après on ne peut plus accepter la scène sans cette musique-là et alors il nous la faut absolument ! En l’occurrence, il s’agissait d’un morceau très très beau d’Agnès Obel, une musicienne danoise, et heureusement nous avons réussi à obtenir les droits car il n’était plus question pour moi de faire sans !

Pour les autres morceaux, il s’agit du groupe bruxellois Great Mountain Fire dont le bassiste est mon amoureux.

 

C. : Et tu as eu les droits ?

L. B : Et j’ai eu les droits ! (rires)

Le guitariste Antoine a composé un morceau spécialement pour le film et ils m’ont aussi permis d’utiliser des morceaux à eux. Ça marchait bien car leur musique est aussi ambivalente, à la fois joyeuse mais avec un fond un peu triste et mélancolique. Et puis comme mon travail s’inscrit vraiment dans les sensations plus que dans l’histoire, que j’essaie de créer une atmosphère, tout ça collait parfaitement.

 

On est pas près d'être des super hérosC. : Quelle est la carrière du film ?

L. B : Avec ce qui se passe c’est un peu la merde, disons-le ! Beaucoup de festivals sont annulés malheureusement et certains festivals demandent le film pour le montrer en ligne. De mon côté, je laisse le distributeur (Autour de minuit) gérer tout ça car ils savent mieux que moi ce qui est bon pour le film. Pour le moment, je pense qu’ils ne l’ont pas laissé en libre accès sauf une ou deux fois pour des festivals qui suivent mon travail depuis le début. On espère qu’il va avoir une vie après, une vie avec de vrais festivals…. On verra ! Mais avant tout ça, il a été sélectionné à Clermont, il a eu le Grand prix à Anima donc oui il a quand même eu un peu de reconnaissance et ça me fait très très plaisir !

 

C. : Comment se passe le confinement d’une animatrice ?

L. B : Ça dépend des jours ! J’ai essayé de me structurer mais ce n’est pas très facile sur le long terme. L’énergie est difficile à tenir mais ça va là, je sens qu’il y a une nouvelle vague…

 

C. : Une nouvelle vague ?

(Rire) Non non de motivation je veux dire !! Une nouvelle vague… de motivation, pas d’autre chose !

Après il faut quand même dire que dans une période où le contact humain n’est plus possible les boulots pleuvent pour le monde de l’animation ! C’est un peu l’âge d’or de l’animation ce COVID ! Moi je n’ai pas pu accepter de nouveaux projets car je travaille sur la série documentaire +32 deBenoît Do Quang et Pablo Crutzen. Et comme c’est une série sur Insta, on peut même la regarder de chez soi en toute sécurité !

Tout à propos de: