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Locarno 2019, les 4 points de vue belges

Publié le 19/09/2019 par Katia Bayer / Catégorie: Événement

Cet été, la jolie ville suisse de Locarno accueillait son festival annuel de cinéma. Festivaliers et touristes se pressaient autour de la Piazza Grande et dans les salles dédiées pour découvrir la sélection 2019 de la nouvelle directrice artistique, Lili Hinstin, et de ses collaborateurs. Parmi les très nombreux films programmés au festival, figuraient 4 titres belges cultivant, pour la plupart, un lien fort au réel. 

Côté longs

Présenté ces jours-ci à l’Etrange Festival à Paris et bientôt projeté au Festival de Namur, le nouveau long-métrage de Fabrice du Welz, Adoration, est un conte fantastique porté par deux jeunes acteurs très prometteurs, Thomas Gioria (vu dans le magnifique Jusqu’à la garde de Xavier Legrand) et Fantine Harduin (remarquée dans Happy End de Michael Haneke). Le film belgo-français, co-produit par Panique ! et The Jokers Films, s’intéresse à deux jeunes gens qui font connaissance dans une clinique psychiatrique isolée de tous, notamment des regards indiscrets. Thomas Gioria joue Paul, un jeune garçon solitaire et sensible, s’intéressant aux oiseaux des bois, Fantine Harduin campe une Gloria séductrice, malade, obsessionnelle, hallucinée et passablement hallucinante. Leur rencontre suscite une curiosité, une découverte, un amour naissant, une passion, du désir, une fuite. Entre eux, se glissent également des fantômes, des angoisses, un monde quasi dénué d’adultes, de la folie aussi.

Fabrice du Welz tire le meilleur de ses comédiens : Thomas Gioria, en premier. Frêle et fragile, il progresse dans les bois, un oiseau posé sur l’épaule le plus naturellement du monde. Petit à petit, il prend conscience de la grande différence de Gloria. Si celle-ci peut agacer dans certains plans, en surjouant l’hystérie, elle arrive du haut de ses 14 ans à camper de nombreux états émotionnels et à allumer son petit Paul comme personne. Présenté à Locarno sur la Piazza Grande, Adoration est loin d’avoir provoqué l’engouement. Il comporte clairement des faiblesses (longueurs de plans, problèmes d’écriture et de jeu), mais bénéficie toutefois de plusieurs atouts (sa musique, sa lumière, son cadre, ses quelques plans fantastiques à l’image des masques et des volatiles représentés dans le film et enfin, le jeu infiniment touchant de Benoît Poelvoorde). 

De son côté, la réalisatrice française d’origine coréenne Sung-A Yoon est venue à Locarno présenter son deuxième long-métrage, Overseas, programmé dans la section Cineasti del presente, s’intéressant aux auteurs émergents réalisant leurs premiers longs. On a découvert Sung-A Yoon avec son court-métrage Et dans mon cœur j’emporterai réalisé en 2008 à l’INSAS et sélectionné à la Cinéfondation la même année. Depuis, Sung-A Yoon a réalisé un autre court et un premier long documentaire, Full of missing links. Overseas est son deuxième long-métrage, co-produit par Iota Production et Les Films de l’œil sauvage. Ce nouveau documentaire s’intéresse à un groupe de femmes philippines sur le point de quitter leur pays pour aller travailler à l’étranger afin de gagner de quoi subvenir aux besoins de leur famille. Le film est une réelle réussite. Il s’intéresse aux centres de formation qui préparent ces femmes au travail et leur délivrent, en fin de stage, un certificat leur permettant d’avoir un visa pour partir. Ces centres les préparent aussi aux situations abusives qu’elles peuvent rencontrer loin de chez elles. Comment préparer un tel départ ? Avec des mises en situation, des jeux de rôles, des partages de témoignages. Exemples : donner le bain à un bébé en plastique aux yeux rougis, changer les draps d’un mannequin aux membres désarticulés censé représenter une personne âgée, mettre le couvert, assister à des cours de langue, mais aussi parler ou jouer des situations que ces femmes peuvent ou ont pu rencontrer (harcèlement moral, violences sexuelles, privation de nourriture et/ou de sommeil).

Si elles sont là pour apprendre, nous, spectateurs, les observons alors qu’elles ont déjà effectué un choix, celui de s’en aller, et accepté par avance un sacrifice, celui de laisser leurs familles, enfants et vies derrière elles. En permanence, ces femmes se voient rappeler qu’elles sont des êtres humains et non des esclaves, qu’elles ont des solutions à portée de main (contacter l’agence qui s’occupe d’elles, leur Ambassade ou la police). Et le film nous emporte d’une femme à l’autre, de l’individu au groupe, du groupe à la masse de gens attendant de partir à leur tour et payant le prix fort pour cela. Le “phénomène des migrants” devient personnalisé, entre courage, doutes, larmes, rires, espoir et désillusion. Les conseils pleuvent : “Ne pleurez jamais devant votre employeur”, “Vous êtes des êtres humains, pas des animaux. On ne peut pas bafouer vos droits”, “Repensez à votre objectif n° 1 : aidez votre famille”.

Le résultat est surprenant : Sung-A Yoon et son équipe parviennent à se faire oublier. Ces femmes en quête d’un avenir meilleur nous livre une leçon d’humanité passionnante. Elles évoquent ouvertement leurs histoires et expériences et les difficultés qu’elles ont traversées ou qu’elles s’apprêtent à traverser. Dénué de commentaires, le film montre bien l’écart énorme entre la scène représentée et l’expérience supposément négative vécue par les protagonistes.

En choisissant avec soin ses plans, la réalisatrice montre le sacrifice, les yeux vides et secs, les visages impassibles, de ceux et celles déjà partis vers l’inconnu, loin de leurs terres d’origine, considérés comme des “héros” dans leur pays car ils font tourner l’économie locale à eux seuls. Une grande, grande réussite que ce documentaire qui sera également montré à Namur dans les prochains jours.

Côté courts

À Locarno, les courts et moyens-métrages ont leur section, les Pardi di Domani. Parmi les 40 films sélectionnés cette année, deux sont belges ou franco-belges : Notre territoire de Mathieu Volpe et Marée de Manon Coubia. Tous deux ont étudié dans des écoles de cinéma nationales : l’IAD pour le premier, l’INSAS pour la deuxième. Notre territoire de Mathieu Volpe, déjà interviewé sur Cinergie, est co-produit par le GSARA et Luna blue film. Le sujet et le genre de son film peuvent se rapprocher de Overseas de Sung-A Yoon tout juste évoqué. Le réalisateur belgo-italien s’intéresse en effet aux immigrés clandestins, à ceux et celles qui cherchent un avenir meilleur, loin de leurs terres, à ceux et celles qu’on évite de regarder en face. Pour cela, il revient sur le territoire de son enfance, à Rignano, dans le sud de l’Italie, où il a passé bon nombre de ses vacances. Même chaleur, même lumière. Loin de nous proposer un paysage de carte postale, il transmet – pour le coup avec une voix-off - ce qu’il voit, ce qu’il ressent, où et comment il vit aux côtés d’immigrés africains ne gagnant que quelques euros en échange de nombreuses heures passées à travailler sous une chaleur écrasante. Le réalisateur joue sur plusieurs tableaux (l’image filmée, la photo en noir et blanc, la voix en off) pour raconter la misère, une histoire finalement aussi terrible que banale qu’on connaît sans connaître réellement et qui nous touche au cœur, directement. Tout comme le long-métrage mentionné plus haut, ce court-métrage fait preuve de bienveillance et d’humanité et a clairement sa place dans la sélection de Locarno. Il sera également projeté à Namur dans le cadre de la compétition des courts-métrages belges.

On termine avec Marée, un moyen-métrage belgo-français figurant également dans la section des Pardi di Domani et co-produit par 3 boîtes (EL Films, Carthage Films et Voa films). Manon Coubia, sa réalisatrice française vivant à Bruxelles, a déjà connu les faveurs de Locarno puisqu’elle a remporté le Léopard d’or du court-métrage en 2016 pour son film L’immense retour. Avec Marée elle retourne sur ses pas, chez elle, filmer la montagne qu’elle adore et qu’on retrouve souvent dans son cinéma. Pour ce faire, elle s’intéresse à Antoine, un jeune homme de 25 ans déblayant les pistes de ski avec son déneigeur, joué par Yoann Zimmer (vu dans Rêves de jeunesse d’Alain Raoust, La Fille inconnue et Deux jours une nuit des Dardenne) qu’elle a déjà fait jouer dans un autre de ses courts, Les enfants partent à l’aube, sélectionné à la Semaine de la Critique en 2017.

Pour ce projet-ci, la réalisatrice filme donc Antoine/Yohan, immobilisé une nuit de tempête de neige dans sa déblayeuse alors qu’il déblaye une piste de ski déserte. Bloqué, il se met à tirer sans succès à mains nues sa machine lourde de plusieurs tonnes – plan magique de l’homme bien insignifiant face à la machine-monstre. N’arrivant pas à joindre son équipe, il sombre alors dans le sommeil, le rêve, le désir. Marée se met dès lors en place et la fiction se mêle à l’expérimental, la nature et l’homme se font face, l’individu se désolidarise de son groupe, le son devient aussi important que l’image. Marée est un film-expérience à voir et à écouter. L’interview de la réalisatrice et de son comédien est à lire ici.