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Manon Coubia, Yoann Zimmer. D’un court à l’autre.

Publié le 26/09/2019 par Katia Bayer / Catégorie: Entrevue

Lune a fait l’INSAS à Bruxelles, l’autre est passé par le Conservatoire de Liège. Ils se sont rencontrés à Schaerbeek à vélo et sont devenus amis. Depuis, quand ils ne tournent pas ensemble, ils font des pique-niques avec un intérêt commun pour le fromage. Manon Coubia est réalisatrice. Yoann Zimmer est comédien. Ils ont tourné ensemble Les Enfants partent à l’aube (pris à la Semaine de la Critique en 2017) avant de se retrouver pour Marée diffusé cet été au Festival de Locarno, dans la section Pardi di Domani, réservée aux courts et aux moyens-métrages. Une section que Manon Coubia connaît bien puisqu’elle y a remporté le Pardino d’oro pour son court-métrage, L’Immense Retour en 2016. De son côté, Yoann Zimmer trace sa route de jeune comédien : après avoir joué pour les frères Dardenne (Deux jours, une nuit et La Fille inconnue), il figurait au casting de Crache cœur de Julie Kowalski, Les Fauves de Vincent Mariette et Rêves de jeunesse d’Alain Raust (ACID 2019). Cette année, on le retrouvera dans Des hommes de Lucas Belvaux aux côtés de Gérard Depardieu et Ete 84 de François Ozon.

En attendant, Cinergie les a réunis à Locarno pour parler de Marée, un film dans lequel la nature occupe une place importante, et dans lequel Yoann joue un jeune homme déneigeant des pistes de ski en Haute Savoie, sous l’œil complice de Manon Coubia.

Cinergie : Quels sont vos parcours respectifs ?
Manon Coubia : Très tôt, j’ai eu envie de faire des films. Je suis partie à Paris, j’ai fait ma formation à la Cinémathèque, mais je me suis très vite sentie complexée dans le monde du cinéma. La Pologne et la Belgique m’intéressaient. Finalement, j’ai opté pour L’INSAS, je savais que c’était une école plutôt engagée qui était aussi plus ouverte sur sa sélection. Dès l’étape du concours j’ai fait des rencontres que je n’aurais pas faites en France.
Je suis sortie de l’école il y a 15 ans. A l’INSAS, on posait des vraies questions d’inscription dans le cinéma : qu’est-ce que c’est que filmer l’autre ? C’est quoi un point de vue ? L’école, pour moi, c’était plus un état d’esprit qu’apprendre à faire du cinéma, J’avais surtout très envie de faire des films, ça prenait aussi bien des formes documentaires que fictionnelles.
Après l’école, j’ai fait aussi des études d’art plastique et de la scénographie. J’aime bien travailler avec la matière, je fabrique aussi beaucoup les choses, j’évite au maximum les effets spéciaux.

C. : Et pour toi, Yoann, quels ont été tes débuts ?
Yoann Zimmer : Moi, je ne voulais pas être acteur, je voulais être footballeur. J’ai pris une année sabbatique après l’école. J’avais fait un peu d’impro plus jeune, j’avais trouvé ça sympa. Ma sœur jouait dans la compagnie des Baladins du Miroir. A 18 ans, je l’ai accompagnée à Avignon. Je n’ai pas vu un seul spectacle (rires), je suis resté au bar ! J’ai fini par faire un stage de théâtre à Neufchâteau, qui prépare aux auditions d’écoles spécialisées. L’équipe m’a poussé à présenter le Conservatoire de Liège. Grâce à une fille plus expérimentée que moi, j’ai beaucoup répété et j’ai été admis au premier tour. Ça a été très rapide, mais j’ai arrêté après les deux premières années.

C. : Pourquoi ?
Y. Z. : Je ne m’y retrouvais pas. C’est une super formation mais tu fais du théâtre tout le temps, je sentais que mon niveau était trop différent et j’avais besoin de voir d’autres choses. En première année, j’ai fait un court-métrage avec Florent Berutti, Tristesse animal sauvage (visible en ligne) et là, j’ai trop kiffé. Le cinéma, j’ai aimé, je m’y suis bien retrouvé en fait.

C. : Qu’est-ce qui a changé pour toi ?
Y. Z. : Je ne sais pas. On est moins dans la prise de tête. Florent m’a vu dans une pièce, il m’a demandé de faire des essais. Le cinéma est plus instinctif. Et puis, je me marrais. Je voulais porter les rails, je rencontrais des gens aux parcours très différents, d’autres milieux. Je trouvais ça très cool, ça me changeait. Au Conservatoire, j’ai vu aussi une petite affiche de casting pour Deux jours, une nuit des frères Dardenne. J’ai eu le rôle. J’ai senti que plusieurs choses se mettaient en place, je ne sentais plus trop l’école. Je suis parti m’installer à Bruxelles, j’ai travaillé à côté en me disant que je continuerais à voir si je ferais des films par la suite. Ça fait trois ans que je ne bosse plus.

C. : Tu faisais quoi ?
Y. Z. : Au début, en arrivant à Bruxelles, je bossais chez Carrefour Express. C’était galère, je me levais hyper tôt, pour être à 5h30 pour faire l’ouverture du magasin. Juste après, j’ai travaillé en restauration. Je faisais des cours de cuisine le soir, c’était hyper épuisant.
Maintenant, c’est différent. Ce que j’aime, c’est vivre un truc dans un tournage, si on me demande d’aller dans la jungle, j’irai. J’ai envie de jouer des rôles où je me transforme, où je prends du poids par exemple. J’ai envie de voir les autres petits moi que j’ai en moi. J’aime ce que je fais maintenant.

C. : On en vient à votre rencontre. Comment avez-vous été amenés à travailler ensemble ?
M. C. : Les Enfants partent à l’aube a été le premier film dans lequel j’ai décidé de filmer des acteurs. Avant, je faisais des documentaires ou je filmais des proches qui n’étaient pas du tout acteurs, je les filmais pour ce qu’ils étaient, j’allais chercher des choses en eux, ça pouvait être une amie, ma scripte, …
Quand j’ai rencontré Yoann, c’était la première fois que j’écrivais un scénario de fiction et je devais aller chercher des acteurs qui pourraient incarner des personnages.

C. : C’est parce que tu te sentais prête pour cela ?
M. C. : Non, j’avais envie d’autre chose. Et puis, l’excitation de mélanger des rencontres d’acteurs, c’est très chouette. C’était la première fois, le casting, l’incarnation, l’acceptation aussi qu’un acteur t’amène autre chose alors qu’avant, j’allais chercher les gens pour ce qu’ils étaient. Là, tout d’un coup, tu as quelqu’un en face de toi qui va modifier ce que tu as fait et c’est super intéressant.
Y. Z. : Personnellement, je ferai toujours des courts, ce qui compte pour moi, c’est le scénario et la rencontre aussi. J’aime bien vivre des sensations et des émotions.

C. : Et tu en ressens en lisant les scénarios de Manon ?
Y. Z. : Oui, grave. Pouvoir faire un militaire dans les Enfants partent à l’aube, ça me fait triper. Avec Marée, je ressens des sensations, c’est hyper chouette. Maintenant, je connais mieux Manon, je vois un peu plus ce qu’elle veut, j’ai confiance.

C. : Manon, tu as monté ta boîte, Voa Films. Pourquoi ?
M. C. : Voa s’est créé tout de suite après l’INSAS. On était plusieurs à vouloir faire des films. On démarrait et les producteurs n’en avaient rien à faire de nos histoires. Ça ne m’amusait pas de produire moi-même mais on n’a pas vraiment eu le choix. Soit les producteurs ne nous répondaient pas soit ils nous imposaient une manière de faire qui ne nous intéressait pas. On s’est dit qu’on allait produire nous-mêmes nos films. Avec les documentaires, ça a été plus simple à mettre en place que la fiction. On s’est rendu autonome et on a fait les films qu’on a voulu comme on a voulu. C’était une belle liberté. Avec les Enfants partent à l’aube, je savais que j’étais dans un dispositif de fiction plus classique. Il fallait une équipe un peu plus grande et jouer le jeu du scénario conforme. Je l’ai pris comme un exercice tout en sachant que c’était un film qui parlait d’une réalité que j’avais déjà filmée, avec un fond documentaire.
En réalité, je fais des films depuis 15 ans. En attendant que les Enfants partent à l’aube se fasse, je suis partie faire l’Immense Retour. J’ai écrit le film très vite. J’avais envie de passer à l’acte, je savais que je pouvais partir toute seule avec une amie, que je pouvais bricoler mon décor et qu’on m’aiderait avec la caméra car je tourne en pellicule la plupart du temps.

C. : L’Immense retour a eu le Léopard d’or à Locarno.
M. C. : Il a eu un prix alors que j’étais en train de finir les enfants et là, ça a été un moment de victoire. l’Immense Retour était un film un peu illégitime, fait très librement et sans argent. Il a gagné un prix et représenté la Belgique aux European Films Awards.

C. : Tu es revenue cette année à Locarno avec Marée. Qu’est-ce que ce festival t’a apporté ?
M. C. : Ça m’a rendue confiante. C’est un festival où on parle de cinéma et où on peut arriver en étant personne. Avec l’Immense Retour, personne ne me connaissait. Je n’avais ni producteur ni vendeur et tout d’un coup, j’avais le droit d’être là comme n’importe qui d’autre. Quand les Enfants partent à l’aube est allé à Cannes, c’était complètement autre chose, le film était plus classique. On attendait que je fasse un long-métrage dans la foulée alors que je savais que Marée était en cours de fabrication. Locarno m’a permis de m’inscrire dans un cinéma qui ne sera pas toujours dans les clous. Locarno, finalement me ressemble alors que Cannes a permis de rendre légitime mes scénarios bizarres. Locarno me ressemble dans la possibilité d’être là et de ne pas m’enfermer dans un genre.

C. : Dans Marée comme dans tes autres films, on sent un intérêt pour la montagne, le son, la tempête, le songe et la disparition. Est-ce que tu as envie de continuer à insérer des comédiens comme Yoann dans des décors naturels ?
M. C. : Oui. Mon prochain film travaille aussi avec des dispositifs qui me dépassent, ça m’intéresse de partir d’une réalité qui existe, que je connais bien, là où j’ai grandi, en Haute Savoie. J’ai toujours envie de filmer certaines personnes dans un certain décor avec des gens qui y habitent. Le prochain film s’installe aussi dans un espace très fort.

C. : Il y a une scène dans Marée que j’ai trouvée assez spectaculaire. Une tempête de neige s’abat sur la montagne et toi, Yoann, tu essayes de débloquer ta dameuse empêtrée dans la neige. Tu tires, sans succès. En face, la machine résiste.
M. C. : Oui, c’est la nature qui se retourne contre l’homme.

C. : Comment écrit-on et joue-t-on une scène pareille ? Comment tu te prépares, Yoann, parce que là, clairement, ce n’est pas la même chose que d’être filmé en train de boire un café ?
Y. Z. : (Rires). C’est dur, c’est assez rapide, je ne me suis pas entraîné 10 jours à faire ça. Du coup, c’est un gars qui connaît bien la machine qui m’a expliqué comment faire.
M. C. : Après, je sais en tant que réalisatrice, que le mec qui va lui fournir les explications fait ça depuis 20 ans. Yoann apprendra en une heure et fera la scène. Il y a une résistance à prendre en compte venant de la machine, ce n’est pas juste une question de force.
Y. Z. : En fait, tu ne peux pas laisser le câble se détendre. Ton corps doit être tout le temps en tension.
M. C. : C’est aussi un plan large. Il fallait vraiment qu’on croit à la résistance au tournage.
Y. Z. : Moi, j’aime bien les trucs physiques où je me mets en jeu.
M. C. : Marée est un film qui fait 32 minutes. Il y a une sorte de règle : un scénario de fiction fait autant de pages que de minutes. 32 minutes donc 32 pages. Celui-là faisait 11 pages. En termes d’écriture, je pourrais raconter une résistance sur 4 pages mais je n’en ai pas besoin. Les anciens de la montagne, quand ils discutent, je n’ai pas besoin de les faire dialoguer. Pour ce projet, on a fini par avoir les sous mais à chaque fois, on nous baladait d’un guichet à l’autre, de la fiction au documentaire et du documentaire à la fiction. Formellement, Marée est clairement un récit, chaque plan est extrêmement écrit mais ça ne s’écrit pas comme un scénario classique.
Ce projet a été très long à mettre en place. Il faut convaincre, on a commencé le projet sans argent, Je commence toujours avant d’écrire. J’ai fait des plans de Yoann, on n’avait pas de sous, pas de caméra…
Y. Z. : Mais de la très bonne tomme !
M. C. : Je l’attrape avec le fromage ! Ecoute, Yoann, pour l’instant, il n’y a pas d’argent, je te propose du fromage ! En démarrant le film, petit à petit, l’argent est arrivé. Il a permis de faire le film plus confortablement c’est-à-dire dans des conditions qui permettent de prendre le temps. On a tourné pendant 10 jours.

C. : Comment ça se passe les tournages avec Manon ?
Y. Z. : Les deux projets étaient différents. A chaque fois, on a fait une scène en amont, c’est la première fois que je faisais ça. Je me suis entraîné pour le premier film avec des militaires. J’ai rencontré pour les deux films des gens, une vie, un métier.
Tous les réalisateurs travaillent différemment. Avec Manon, c’est assez libre. Ce que j’essaye, c’est de ne pas être moi mais de rester dans un truc assez simple. Après sur un tournage, quand tu es dans des conditions réelles, avec de vraies gens, tu es toujours amené à les observer. On fait ce boulot parce qu’on est aussi un peu caméléon. J’ai tourné par exemple dans Baltringue, le court-métrage d’une réalisatrice française Josza Anjembé, qui se passe en prison. C’est un court, je n’ai pas pu passer de temps en prison avant le tournage. Les gars sont autour de toi, ils me faisaient un retour en direct : “Ah ouais, celle-là, elle est bien !”. Du coup, je mouille le maillot et j’essaye de faire comme ils disent. C’est toujours touchant d’être face à des gens, c’est important, la vie de ces gens-là.
M. C. : Il sait conduire une dameuse maintenant !

C : C’est bien, ça peut servir ! Manon, tes films sont assez sonores. Comment travailles-tu le son ?
M. C. : Je collabore depuis 16 ans avec Aline Huber avec qui j’ai grandi à l’INSAS. On ne collabore pas à chaque film mais entre les films. Elle est là entre les films. Ce type de collaboration est hyper précieux, en termes d’expériences au cinéma mais aussi d’amitié. De la même manière, Yoann est aussi dans mon entourage. Je peux écrire en sachant déjà que c’est lui. C’est au-delà des films et ça fait partie des films. Moi, je suis tout le temps en préparation. J’ai pu faire des rencontres qui m’ont permis de penser mes films tout le temps. Aline, en particulier. Le son est très important dans mes films comme la manière aussi de ne pas en faire. Le son direct, on ne le touche pas. Ce sont des vrais choix, des vraies questions.

C. : Les sons, les bruits de la montagne, de la machine, c’est quand même très particulier…
M. C. : Les sons de la machine, on les a pris avant de faire l’image. C’était une musique de la machine qui était très claire pour moi. On a pris ces sons-là et le film se mettait déjà en route. C’est hyper important, c’est l’INSAS qui a amené ça, des rencontres.

C. : Vous avez encore envie de bosser ensemble ?
M. C. et Y. Z. : Ouais !
M. C. : Il faut que je me dépêche parce que là, il grandit (rires) ! Pour le prochain film, le rôle, c’est entre 25 et 30.
Y. Z. : Ça va, j’ai 27 ans !

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