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Sur le tournage de Adoration de Fabrice du Welz

Publié le 02/08/2018 par Grégory Cavinato et Tom Sohet / Catégorie: Tournage

« Tu me fais un joli travelling féminin, mais avec un zoom bien gras, bien dégueulasse ! » Voilà le genre d’échange cocasse que l’on pouvait entendre en ce radieux lundi 16 juillet dans le sous-bois du château de Beauregard à Froyennes, entre Fabrice Du Welz, qui a entamé le tournage de son sixième film depuis deux semaines, et Manu Dacosse, son directeur photo qu’il retrouve pour la deuxième fois après Alléluia. Le château et ses dépendances servent de décor à l’asile psychiatrique où est internée Gloria, la jeune héroïne du film, incarnée par Fantine Harduin, 13 ans et déjà ce petit quelque chose en plus qu’ont les grandes stars de cinéma. L’équipe de Cinergie a passé la journée en compagnie d’une équipe composée de potes acquis à la cause du sympathique (mais exigeant) réalisateur de Calvaire.

Adoration, histoire d’amour déchirante et radicale entre deux adolescents suit Paul, un jeune garçon un peu simple, élevé par sa mère qui travaille comme femme de ménage dans un asile psychiatrique. Quand arrive Gloria, jeune schizophrène du même âge que Paul, ce dernier tombe immédiatement amoureux d’elle, inconscient des troubles psychologiques qui affectent la jeune fille. Suite à un incident, Paul et Gloria vont s’enfuir et se lancer dans un étrange voyage… La scène de ce matin voit Gloria tenter d’échapper à deux infirmiers sous le regard médusé de Paul, qu’incarne Thomas Gioria. Autour du château, gravitent d’autres acteurs comme le fidèle Laurent Lucas, la troublante Anaël Snoek, le duo Jean-Luc Couchard et Renaud Rutten déguisés en policiers, sans oublier le producteur/scénariste Vincent Tavier, comparse de longue date qui veille au bon déroulement des choses. Le casting est de luxe, mais que l’on ne s’y trompe pas, les stars du film sont les enfants. Benoît Poelvoorde et Béatrice Dalle seront également de la partie mais n’ont pas encore rejoint le tournage.

 

Les scènes auxquelles nous assistons semblent s’ancrer naturellement dans l’esthétique et l’émotion chères à Fabrice, tel ce gros plan subjectif de Gloria dans la forêt, cheveux au vent, baignée dans une lumière douce. Nous sommes en plein réalisme magique, Fabrice et Manu jouent avec la lumière naturelle et les contre-jours, tâtonnent pour trouver la bonne dose de fumée à envoyer dans les branchages. Le mouvement de Gloria, perchée sur une estrade, penchée en avant et retenue à la taille par une cascadeuse, semble être filmé au ralenti alors qu’il ne l’est pas.

 

Le tournage se poursuivra dans les Fagnes et dans les Ardennes. En attendant, juste avant notre départ, nous sommes témoins des aléas de la vie d’une équipe de cinéma lorsque nous entendons le directeur de production tenter d’obtenir au téléphone « une dérogation spéciale pour pouvoir jeter une poule (vivante) à la flotte… » Seulement au cinéma !

 

Débordé, Fabrice nous a néanmoins accordé un rapide entretien, 7 minutes montre en main.

 

Cinergie : Qu'est-ce qui t’a inspiré pour écrire Adoration ?
Fabrice Du Welz 
: Le point de départ d’Adoration, c’est une cavale d’enfants. Sans vouloir me comparer, c’est mon amour infini pour La Nuit du Chasseur, de Charles Laughton, qui m’a inspiré. J’avais envie de raconter une histoire d’enfants, à la première personne, du point de vue d’un gamin innocent, voire idiot (dans le sens dostoïevskien du terme), pratiquement mystique. Il tombe amoureux, d’un amour infini, pur, constant. Il se retrouve face au trouble, à la maladie, à la noirceur… aux abysses…

 

Cinergie : L’amour fou est un thème récurrent dans ton cinéma, particulièrement dans Alléluia. Pourquoi ce thème te passionne-t-il autant ?
F. D. W. : Je ne sais pas. (Rires) Je ne peux pas te dire, je n’ai pas d’éléments de réponse. En fait, ça me paraît être le moyen le plus puissant de raconter des histoires. Ici en l’occurrence, c’est un film dont j’espère que l’émotion sera communicative. J’espère que le fait d’épouser le point de vue d’un adolescent très perméable, très attentif, plein de compassion, de commisération, créera un impact émotionnel beaucoup plus fort que ce que j’avais pu développer par le passé. C’est un film qui clôt une petite trilogie autour des Ardennes, avec des ponts entre les différents personnages, entre les différents noms.

 

Cinergie : Tu tournes à nouveau en pellicule, avec Manu Dacosse. Comment se démarque-t-il de Benoît Debie, avec qui tu avais fait Calvaire et Vinyan ?
F. D. W. : Ma collaboration avec Manu est optimale pour moi. On commence à bien se connaître et je sais comment arriver à obtenir le meilleur de lui. Il n’y a pas de différence notable entre Benoît et Manu, si ce n’est qu’ils ont des personnalités très différentes. Je suis arrivé à la fin d’un cycle avec Benoît. C’est comme les histoires d’amour. Ça ne veut pas dire que nous sommes en froid ou en rupture, au contraire, je le retrouverai très certainement. Mais aujourd’hui, j’ai du plaisir à travailler avec Manu et son équipe. C’est une équipe formidable, très attentive, très malléable, qui me permet de faire énormément de choses, d’aller vite, avec une exigence de chaque instant. C’est un film qui est malheureusement – et je ne me plains pas du tout - financé très « ric-rac », avec une ambition qui est quand même très haute. Donc je me dois d’être le plus précis, le plus directif possible. Manu et son équipe me permettent énormément de souplesse. Manu travaille vite et bien et tout le monde est très concentré. Tout le monde joue la même pièce ici !

 

Cinergie : Tes deux jeunes acteurs ont l’air exceptionnels. Comment les as-tu trouvés et comment se déroule votre collaboration ?
F. D. W. : J’ai d’abord trouvé Fantine juste avant que le film de Haneke (Happy End) ne soit montré à Cannes. J’ai eu un coup de foudre incroyable. Je savais tout de suite que ce serait elle. Ça a été beaucoup plus long et délicat de trouver un garçon qui conviendrait pour le rôle du petit Paul. Puis j’ai vu Jusqu’à la Garde, le grand film de Xavier Legrand, avec Thomas Gioria. Et je l’ai trouvé exceptionnel. Je l’ai rencontré, j’ai passé du temps avec lui et à un moment donné, il y avait une telle évidence que mon choix était fait. Le tandem fonctionne très bien. Ce sont deux enfants très différents mais je crois qu’il y a vraiment quelque chose qui se passe entre eux. Aujourd’hui, je suis en pleine construction et c’est difficile d’en parler. Il y a ce qui se passe à l’image mais après, c’est le montage qui fait tout. Je peux te dire que je suis confiant. C’est même au-delà de mes espérances d’avoir trouvé ces deux gamins. Ils comprennent tout, ils ne sont jamais faux. Et pourtant, je les mets dans des situations très difficiles. La route est cabossée. Fantine a des ruptures émotionnelles insensées à jouer, elle doit plonger dans la parano la plus excessive, la plus pathologique. Et pour Thomas, c’est vraiment un abandon où il absorbe tout. C’est vraiment une rencontre du feu et de l’eau. On est dans quelque chose de très délicat donc… tout sera au montage !

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