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Phèdre ou l’explosion des corps confinés de Méryl Fortunat-Rossi au BRIFF

Publié le 27/08/2021 par Adèle Cohen / Catégorie: Critique

Un mal invisible 

Dans les documentaires sur l’art, la pratique artistique la plus abordée est, sans nul doute, la musique puis vient de près la peinture hautement cinégénique. Plus rares sont les films sur le théâtre comme si cela revenait un peu à franchir ce fameux 4e mur imaginaire qui sépare les personnages sur scène du public et qui constitue une sorte de profanation. Le cinéaste Méryl Fortunat-Rossi, lui, n’a pas hésité à franchir le mur, et nous livre avec Phèdre ou l’explosion des corps confinés un film sur le théâtre, le travail des artistes mais aussi et surtout un film sur l’époque que nous venons toutes et tous de traverser.

Phèdre ou l’explosion des corps confinés de Méryl Fortunat-Rossi au BRIFF

 

Celles et ceux qui connaîtraient les films de Méryl Fortunat-Rossi - dont l’humour décomplexé et souvent grinçant peut ravir ou irriter - se demanderont peut-être en restant dans le domaine théâtral : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » Méryl Fortunat-Rossi ? Un documentaire sur Phèdre ? Et pourquoi pas ? Sans connaître les raisons qui l’ont poussé vers ce projet atypique dans sa filmographie, fort est de constater que le cinéaste s’en sort très bien et livre là un film très confiné qui se regarde pourtant comme une fiction.

Soit des acteurs et des actrices, une chorégraphe et un danseur connus et une jeune metteuse en scène. Ensemble, ils ont décidé de monter l’une des pièces les plus connues de Racine, Phèdre. Écrite en 1677, Phèdre est l’histoire d’une jeune femme mariée à un héros grec qu’elle aime et qui l’aime… jusqu’à ce que les dieux vengeurs instillent à la pauvre épouse des sentiments amoureux et violents pour son beau fils, né de son mari et d’une Amazone (rien que ça !). Devenue l’ombre d’elle-même, folle de douleur, Phèdre va provoquer la mort du garçon et se la donner.

Le cinéaste filme en noir et blanc les mois de répétitions avec les artistes. Confinés dans un studio, toutes et tous n’ont qu’un but, travailler ensemble pour rencontrer leur public. Sauf qu’au gré des annonces gouvernementales et des restrictions, le public semble s’éloigner de plus en plus.

Pourquoi continuer à  travailler sans représentation ? Est-il possible de continuer ce travail sur le corps si le corps de l’autre est un danger ? La distance physique imposée est-elle envisageable au théâtre ? Le film explore au plus près toutes ces questions et met à nu les angoisses qui saisissent la troupe soumise au confinement, déconfinement, aux annulations successives tout au long de l’année 2020. Il met aussi à jour les fragilités émotionnelles et les ressentis personnels face à la maladie, face à l’espoir et au désenchantement. Il accorde, bien évidemment, une grande attention aux corps. Le travail de départ proposé par la chorégraphe Karine Pontiès et le danseur Eric Domeneghetti, tous deux actifs au sein de la compagnie Dame de Pic, semble se focaliser sur la physicalité de la pièce. La plupart des scènes de répétitions nous montrent les acteurs et actrices dans un travail sans texte. Mêler à la poésie des vers raciniens, le flow du hip hop. Faire de cette pièce classique souvent montée de manière rigide et guindée, une explosion des corps de jeunes gens furieux semble a posteriori contredire l’époque traversée par ces artistes aux corps contraints. Est-ce la raison de l’éviction de la compagnie Dame de Pic à la création du spectacle qui se jouera finalement au Théâtre des Martyrs en 2021? Le film ne le dit pas. Espérons que la pièce aura pu garder l’énergie vitale apportée par la compagnie de danse.

Chapitré au gré des annonces gouvernementales, le film ressemble à un fil tendu entrecoupé de pétages de plombs, de remise en question, de désaccords et de larmes. Théâtral en diable donc ! Et si Phèdre est rongé par un mal invisible qui éprouve ses nerfs « Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ; / Je sentis tout mon corps, et transir et brûler », le mal invisible qui a rongé la société restera longtemps, lui aussi, gravé dans nos corps.

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