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Rencontre avec Anne Schiffmann & Chergui Kharroubi pour L'École du changement

Publié le 22/10/2019 par Dimitra Bouras et Constance Pasquier / Catégorie: Entrevue

Une école positive accessible à tous

 

Et puis, un jour, sans crier gare, nos chers petits entrent à l'école... Et là, c'est un peu la panique dans la tête de certains parents. Où vais-je mettre mon petit, ma petite à l'école? Dans celle du quartier qui n'a pas très bonne réputation? Dans celle des enfants de nos amis à 30 minutes de chez nous? Dans celle conseillée par certains, déconseillée par d'autres? Bref, le choix est cornélien. Et, il y a cette appellation, un peu à la mode, dont tout le monde a déjà entendu parler: l'école à pédagogie active. Qu'est-ce donc exactement que ces écoles qui pointent de plus en plus le bout de leur nez? C'est la question à laquelle tentent de répondre Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi. Ces deux réalisateurs se sont immiscés dans deux écoles bruxelloises: l'École Secondaire Plurielle Maritime à Molenbeek et le Lycée Intégral Roger Lallemand à Saint-Gilles, deux quartiers populaires de Bruxelles. Pendant une année scolaire, ils ont écouté ces professeurs passionnés qui ont réalisé leur rêve: créer une nouvelle école qui fait sens dans la société actuelle et ces élèves heureux de se lever le matin pour aller apprendre. L'objectif de ces écoles? Offrir un nouveau type d'enseignement accessible à tous où la bienveillance, l'égalité, la solidarité, la liberté d'expression et la mixité sociale sont les maîtres-mots.

Cinergie: Comment avez-vous eu l'écho de ces écoles?
Anne Schiffmann: On a eu écho de la naissance de ces écoles car une des professeures fondatrices de l'école secondaire Plurielle Maritime à Molenbeek est aussi enseignante à l'école Decroly, école à pédagogie active de longue tradition et c'était la titulaire de mes filles. J'étais en contact avec elle et quand j'ai appris qu'il y avait ce projet d'école à pédagogie active dans le réseau officiel, public et accessible à tous, qui allait ouvrir à Molenbeek, j'ai proposé à Chergui de faire un film sur le sujet. Au cours de nos repérages, on a eu vent de cette nouvelle école à Saint-Gilles, le Lycée Intégral Roger Lallemand, et ça nous intéressait aussi puisqu'elle pratique la pédagogie active, contemporaine, publique mais l'idée de changement était encore plus profonde car ils ont décidé de totalement réinventer l'école et on voulait montrer cela.

C.: Vous avez filmé ces écoles dès leurs débuts?
Chergui Kharroubi: On a commencé à la deuxième année. C'était difficile de commencer en première année. Par contre, nous avons fréquenté régulièrement les écoles pendant en an avant de commencer à filmer. Après cette année de repérage, ce fut très facile de s'introduire et de filmer, on ne nous voyait plus.

C.: Le tournage s'est déroulé pendant un an?
C.K.: Oui, on essayait de suivre des projets spécifiques du début à la fin mais on n'a pas filmé une année en continu.
A.S.: On a démarré le tournage le 3 septembre et on l'a terminé à la fin de l'année scolaire. On venait ponctuellement et on alternait les périodes de tournage et les périodes de repérage. On a maintenu le lien pendant toute l'année.

C.: Qu'est-ce qui vous a marqués le plus dans ces deux écoles?
C.K.: Ce qui frappe le plus, c'est le militantisme des professeurs. C'est un dévouement extraordinaire. Je n'avais jamais vu autant d'énergie consacrée à ce travail-là, les profs sont impliqués à fond. Le rapport entre les professeurs et les élèves nous a également marqués, peut-être grâce à cette pédagogie.
A.S.: On croise des profs et des élèves qui ont l'air heureux d'être là. Il y a plus de 20 ans, j'avais fait un reportage sur la violence à l'école et, de manière générale, on parle de l'école de façon négative soit à cause de la violence, de la désertion des profs, du décrochage scolaire, du manque de place, du décret Inscriptions, etc. Ici, on a poussé les portes de ces écoles et on a senti une sorte d'énergie positive.
C.K.: On a réellement ressenti du plaisir de la part des élèves mais aussi des profs. Les élèves se réjouissent d'aller à l'école le matin pour voir leurs amis, pour apprendre, pour entretenir ce lien avec les professeurs qui sont devenus des compagnons.
A.S.: Ce qui me marque aussi, surtout en tant que mère d'enfants qui ont suivi une scolarité au sein d'une école à pédagogie active, c'est que ces écoles ont appartenu, jusqu'à il y a quelques années, au réseau libre non confessionnel. En général, elles sont accessibles à des enfants favorisés, dans des quartiers favorisés de la capitale. Ce qui me frappe ici, c'est la mixité sociale, c'est accessible à tous les enfants.
C'est aussi très symbolique d'être à Molenbeek, quartier assez dévalorisé dernièrement. On voit ces enfants qui sont dans des quartiers populaires, beaucoup issus de l'immigration et valorisés dans cette nouvelle école au projet ambitieux et avec une équipe de profs qui leur répètent qu'ils sont formidables. Une des enseignantes les félicitent d'être eux, ce qui n'est pas anodin. Ce qui frappe aussi, c'est la liberté de parole. Ils organisent des conseils où chacun prend la parole, on s'écoute et cela fonctionne très bien.
C. K.: Un autre aspect qui nous a touchés, c'est le rapport à l'erreur. Quand je faisais une faute à l'école ou que je répondais mal, j'étais puni. Ici, si quelqu'un se trompe, les autres sont bienveillants. On le conseille pour viser à une amélioration. Il n'y a plus cette politique de punition. On se demande plutôt comment mettre en valeur l'enfant, comment valoriser l'erreur.

C.: On a l'impression que le Pacte d'Excellence et le décret Inscriptions qui vise la mixité sociale ont déjà été instaurés dans ces écoles.
A.S.: Ce qui est incroyable, c'est que ces écoles ont été pensées par des profs qui ont été déçus de leurs expériences dans l'école traditionnelle. Ils voulaient faire bouger les choses plus vite que les décrets. Et, ce n'est pas si compliqué et c'est le message qu'ils veulent faire passer. C'est vrai que les textes actuels et le Pacte d'Excellence visent à cela mais c'est un énorme travail de fond et ce sont les initiatives des uns et des autres qui vont faire avancer les choses peut-être plus vite que les décrets. Dans le film, il s'agissait de copains qui se réunissaient le soir pour faire le monde et qui se sont finalement lancés. Ils travaillent sans compter, cela exige une énergie colossale mais c'est possible.
C.K.: Pour ces profs, c'est un choix de société car l'école fait partie de la réalité sociale. Ce sont réellement des options politiques au sens propre du terme. C'est vouloir changer la base puisque l'éducation est à la base d'une société. Ici, c'est une vue d'ensemble, ils veulent faire de leurs élèves des citoyens conscients de ce qu'ils font, d'être autonomes, etc.
A.S.: Pour eux, la collaboration entre profs est quelque chose d'institué. Ce n'est pas évident dans d'autres établissements car ce n'est pas prévu alors qu'ici, ils ne peuvent pas faire autrement puisqu'ils font du transdisciplinaire. Et, selon un prof de Saint-Gilles, c'est un renversement par rapport à beaucoup de choses qui se font ailleurs où l'individualisme est plus présent. Et, cette collaboration est également très importante puisqu'ils la prônent lors des travaux de groupes, très valorisés, au sein des élèves. Ils les invitent sans cesse à partager leurs connaissances.
C.K.: Ils permettent également à chacun d'évoluer selon son rythme puisque les niveaux des élèves ne sont pas les mêmes.

C.: Les épreuves en fin de cycles sont les mêmes que celles proposées par la Fédération Wallonie-Bruxelles?
A.S.: Oui, car ce sont des écoles officielles, reconnues par la Fédération, donc les élèves doivent passer les mêmes épreuves. Mais, il n'y a pas les examens comme dans les autres écoles à Noël ou en fin d'année. Ils ont quelques bilans pour se familiariser avec ce type d'épreuves, pour voir où ils en sont mais c'est un esprit différent.

C.: Ce qui est frappant au sein de ces écoles, c'est la mixité sociale et culturelle et les élèves ne semblent pas se rendre compte qu'ils vivent dans un tel microcosme, cela leur semble tellement naturel !
A.S.: C'est peut-être plus marqué à Saint-Gilles qu'à Molenbeek où la mixité est plus présente. À Saint-Gilles, il y a aussi des élèves de tous les âges puisqu'ils ont ouvert des classes de la première à la rhéto. Ce sont des réflexions dont les élèves plus âgés se rendent plus compte.

C.: Il y a d'autres écoles à pédagogie active qui ont ouvert dernièrement.
A.S.: Il va y en avoir de plus en plus. De toute façon, il faut créer de nouvelles écoles à Bruxelles puisqu'il n'y a pas assez de place dans les écoles secondaires. Il y a de plus en plus de gens qui veulent mener une réflexion pour lutter contre le décrochage scolaire croissant. Les profs, ici, en sont tout à fait conscients.
C.K.: La clé du succès, c'est que les professeurs croient en leur projet, ils sont investis à 100%.

C.: Cet investissement n'a-t-il pas aussi son revers?
A.S.: Sur le long terme, on peut se demander s'ils vont tenir le coup physiquement. Les profs nous ont dit qu'ils étaient fatigués mais ils y voient tellement de sens que l'investissement vaut la peine. Ici, tout est à construire et c'est le type de projet qui sera toujours amené à évoluer. Ce sont les pionniers donc il y a plus de travail.

C.: Ce film va sortir en salles et vous allez être confrontés à des enseignants et des parents d'élèves sensibles à ces questions de pédagogie. Comment prévoyez-vous ces rencontres? Vous allez demander de l'aide aux enseignants que vous avez suivis pour défendre votre projet?
C.K.: Ce serait l'idéal puisque nous sommes plutôt observateurs mais pas spécialistes dans ce domaine.
A.S.: On ne doit pas défendre les écoles. On a pris parti dans ce documentaire, on a montré quelque chose qu'on trouve intéressant mais on ne dit pas que tout le monde doit faire comme cela. On veut que ce documentaire suscite la réflexion, des envies. Il y a toujours des détracteurs de la pédagogie active et ils peuvent ne pas être d'accord avec nous. Ce qui nous semblait intéressant, c'est d'être dans une époque où il y a des discussions sur l'enseignement, c'est une réalité. Chaque année, à la rentrée, la thématique de l'enseignement revient sur le tapis et on voulait donner à voir des expériences nouvelles qui encouragent la réflexion. On a été séduits. Je suis extrêmement contente de mettre en lumière le travail assez formidable de ces enseignants.

C.: Certains élèves se plaignent parfois de manquer d'une certaine structure.
A.S.: Il y a des différences entre les deux écoles. À Molenbeek, les enfants ne parlent pas de cela. Au contraire, le projet est très structuré. C'est plutôt à Saint-Gilles où le changement a été plus marqué, surtout auprès des élèves plus âgés. Ils ont connu l'enseignement traditionnel avant de rejoindre cette école. Cest normal qu'ils soient déstabilisés. Comme le soulignait le directeur, il y a l'aspect scolaire, ce qu'on apprend à l'école et ce qu'on en fait après et ce qui est moins palpable, c'est ce qu'on apprend en terme d'autonomie, de techniques d'apprentissage, savoir se débrouiller, faire des liens. Tout cela est moins quantifiable. Ils ont parfois peur de ne pas apprendre comme leurs amis dans l'enseignement traditionnel mais ils auront appris d'autres choses qui leur permettront de se débrouiller par eux-mêmes.
C.K.: Il y a une rupture dans l'enseignement. Avant, il fallait ingurgiter un savoir et le régurgiter après pour avoir une note. Ici, c'est différent, l'élève est acteur de son apprentissage. Il apprend avec les autres sans parfois se rendre compte qu'il apprend. Et, cet apprentissage sera visible plus tard, sur le long terme. Ce sont des acquis non quantifiables mais fondamentaux pour la vie d'adulte.
Quand je travaillais sur l’émission Alors on change, on a fait le portrait de personnes qui se demandaient à quoi elles servaient dans la société et avaient décidé de changer de métier, de projet dans lequel elles se sentent plus utiles. Je retrouve cela dans les écoles à pédagogie active où les profs se disent qu'ils peuvent participer à un changement social à travers l'enseignement qui vise l'autonomie, la confiance en soi, la responsabilité, etc. Des outils importants pour les élèves qui seront les futurs citoyens de notre société.
A.S.: Quand on demande à la directrice de l'école de Molenbeek de résumer le projet à un seul enjeu, elle veut montrer que l'école peut servir d'ascenseur social. L'idée, c'est de donner la même chance à tous les élèves. Grâce aux pédagogies choisies, aux activités proposées, ils parviennent à ne pas renforcer les inégalités déjà présentes dans la société. Quand on pousse la porte de cette école, on sent qu'on donne la même chance à ces enfants et qu'on les tire vers le haut, peu importe leur situation sociale. C'est un vrai projet de société de vouloir rendre l'école plus égalitaire. Quand on regarde les résultats des enquêtes PISA, on constate que notre système d'enseignement est un des plus inégalitaire d'Europe.

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