À l’heure où le cinéma d’animation s’impose comme un art majeur, transcendant les frontières entre public enfantin et adulte, le festival ANIMA célèbre ses 45 ans avec une ambition renouvelée. Nicolas Moins, nouveau co-directeur, et Dominique Seutin incarnent cette dynamique. Ensemble, ils pilotent un événement qui, année après année, révèle des talents, défie les codes et transforme Bruxelles en capitale de l’animation.
Rencontre avec les codirecteurices d’ANIMA
Cinergie : Honneur au nouveau co-directeur d’ANIMA. Pouvez-vous vous présenter ?
Nicolas Moins : Je suis le nouveau co-directeur du festival ANIMA. J’ai 42 ans, je suis bruxellois de naissance et j’ai commencé ma carrière comme illustrateur avant de me spécialiser en postproduction, notamment en motion design et en effets spéciaux. Mon histoire avec ANIMA remonte à mon enfance : j’ai occupé divers rôles au fil des années, de la librairie à la gestion des billets, en passant par la diffusion des films, la préparation des DCP et la coordination de la postproduction.
Dominique Seutin : Comme Nicolas, je fais partie de l’aventure ANIMA depuis 2000. J’ai aussi enchaîné les petits boulots avant de devenir co-directrice en 2020. Ensemble, nous supervisons la sélection des films, la direction des équipes et toutes les décisions stratégiques du festival. Travailler en binôme est une vraie force : cela permet de partager les responsabilités et d’enrichir nos réflexions.
C. : Quelle est votre formation ?
Dominique Seutin : J’ai suivi un parcours académique en Histoire de l’art, avec une spécialisation en art contemporain, puis un master en écriture et analyse cinématographique à l’ULB. Cette double formation m’a permis d’allier une approche théorique et pratique du cinéma, ce qui est précieux pour un festival comme ANIMA.
C. : Quelles sont les principales difficultés dans l’organisation du festival ?
Nicolas Moins : La plus grande difficulté est de tout finaliser à temps. C’est une course contre la montre : il faut concilier les idées, les contraintes logistiques, les contrats, et les attentes des distributeurs, qui ne comprennent pas toujours la spécificité d’un festival. Chaque détail compte, du programme papier à la disponibilité des salles.
Dominique Seutin : Les imprévus sont aussi un défi constant, notamment en matière de subsides. Certains délais ne sont pas respectés, mais nous devons avancer malgré tout. C’est un équilibre permanent entre rigueur et adaptabilité.
C. : Quels sont les enjeux d’un festival comme ANIMA aujourd’hui ?
Nicolas Moins : L’animation est désormais omniprésente dans le cinéma, et des festivals prestigieux comme Cannes, Venise ou Berlin s’y intéressent de plus en plus. Certains films attendent les réponses de ces festivals avant de nous proposer leurs œuvres, ce qui complique notre programmation. De plus, certains distributeurs, notamment au Japon ou aux États-Unis, préfèrent éviter les festivals si le film n’a pas encore de sortie en salles.
Dominique Seutin : ANIMA reste un lieu de découvertes et d’avant-premières. Notre compétition et nos prix offrent une visibilité précieuse aux films et aux réalisateurs. C’est aussi une plateforme pour célébrer la diversité du cinéma d’animation, qui aborde aujourd’hui des thèmes universels et ne se limite plus à un public enfantin.
C. : Comment sélectionnez-vous les films du festival ?
Nicolas Moins : Pour les courts-métrages, nous recevons près de 1 800 films du monde entier. Une équipe de présélection réduit ce nombre, puis une équipe restreinte finalise la programmation. En parallèle, nous prospectons activement pour découvrir des pépites ou des réalisateurs prometteurs.
Dominique Seutin : Notre priorité est de proposer des programmes cohérents et adaptés à différents publics. Par exemple, nous avons des séances dédiées aux enfants (3-4 ans, 5-6 ans, etc.), ainsi que des soirées thématiques comme Girls, Girls, Girls ou Queer. L’idée est de créer une expérience unique pour chaque spectateur.
C. : Comment marquez-vous les 45 ans du festival ?
Nicolas Moins : Nous n’avons pas voulu faire une rétrospective classique avec les films qui ont marqué l’histoire du festival. Nous préférons surprendre le public tout au long de l’événement. Par exemple, nous organisons une exposition des 45 affiches du festival, réalisées par des animateurs et illustrateurs, connus ou émergents. Ces affiches reflètent l’évolution du cinéma d’animation et l’identité visuelle d’ANIMA. Nous avons aussi fouillé dans nos archives pour retrouver des interviews et des reportages (VRT, RTBF, BX1) qui montrent comment le cinéma d’animation a évolué, depuis les craintes face à l’image de synthèse jusqu’à sa reconnaissance comme un art à part entière. Enfin, nous avons prévu une séance anniversaire surprise le dernier jour du festival, avec un film emblématique que nous dévoilerons seulement à ce moment-là.
C. : Quelles sont les grandes lignes de la programmation 2026 ?
Dominique Seutin : Cette année, nous mettons en avant des coproductions belges de qualité. Par exemple, Allah n’est pas obligé, coproduit par Need et Lumières, raconte l’histoire d’un enfant soldat en Guinée. Nous avons aussi Marcel et Monsieur Pagnol, le dernier film de Sylvain Chomet, ainsi que des avant-premières pour enfants comme Les Contes du Pommier et Le Trésor de Barracuda. Côté courts-métrages, nous avons retenu 200 films parmi les 1 800 reçus. Nous les projetons dans la grande salle pour mettre en valeur leur qualité technique et narrative. Nous proposons également des programmes thématiques, comme Girls, Girls, Girls (réalisatrices et personnages féminins), une soirée Queer, et un programme Horreur pour explorer l’animation fantastique. Enfin, Watch and Dance se concentre cette année sur les clips animés inspirés du hip-hop.
C. : Pourquoi tant d’animateurs restent-ils dans le court-métrage plutôt que de passer au long-métrage ? Est-ce une question de viabilité économique ?
Nicolas Moins : Je ne dirais pas que c’est forcément plus viable économiquement. C’est peut-être davantage une question de liberté artistique. Un court-métrage permet à un artiste de raconter ce qu’il veut, avec moins de contraintes qu’un long-métrage, qui implique des équipes plus importantes et des budgets plus lourds. Cela dit, il y a des réalisateurs qui naviguent entre les deux formats selon leurs envies et leurs projets. Tout ne fonctionne pas en long-métrage, et inversement. Cela dépend aussi de l’histoire à raconter et de la manière dont on souhaite l’aborder.
C. : Une autre difficulté, surtout pour les courts-métrages d’animation, reste la distribution et la visibilité. En dehors des festivals spécialisés, où peut-on les découvrir ?
Dominique Seutin : Il y a de plus en plus de plateformes et de sites qui diffusent gratuitement des courts-métrages, ainsi que les réseaux sociaux. En Belgique, des initiatives comme Sooner ou Benchi, qui s’adressent notamment aux enfants, permettent de les rendre accessibles. Mais c’est vrai qu’en dehors des festivals, les opportunités de diffusion restent limitées.
Nicolas Moins : Cela évolue cependant. Les grandes plateformes comme Netflix ou HBO intègrent de plus en plus de courts-métrages dans leurs catalogues. L’explosion de YouTube a aussi permis à des artistes sans distributeurs de faire découvrir leurs œuvres. Pour nous, c’est une excellente nouvelle, car cela éduque le public à apprécier les courts-métrages, qui peuvent être tout aussi riches qu’un long-métrage.
C. : Est-ce que vous découvrez des talents sur ces plateformes et les invitez ensuite au festival?
Dominique Seutin : Oui, c’est une partie essentielle de notre travail tout au long de l’année. Nous suivons les newsletters, les réseaux sociaux, les festivals, et cherchons partout pour ne pas manquer un nouveau talent ou un film prometteur.
Nicolas Moins : J’ai même missionné mon fils de 16 ans pour ça ! Il explore YouTube et les réseaux sociaux, et me signale ce qu’il découvre. C’est intéressant, car il a le regard du public d’aujourd’hui et de demain.
C. : Comment gérez-vous la difficulté de repérer des films qui sortent de nulle part, sans passer par les circuits traditionnels ?
Dominique Seutin : C’est un phénomène récent. Avant, on était mieux informés, notamment grâce à des événements comme Annecy ou le Cartoon Movie. Aujourd’hui, certains films échappent totalement à notre radar. On essaie de rester en contact avec les professionnels, de surveiller les sites des producteurs et des distributeurs, mais c’est un vrai défi de tout suivre.
Nicolas Moins : Certains films, surtout ceux produits par des plateformes comme Netflix, ne sont pas annoncés à l’avance, car leur rentabilité est déjà assurée. Ils n’ont pas besoin de stratégie de sortie ou de promotion. Cela rend notre travail encore plus complexe.
C. : N’est-ce pas dommage pour les réalisateurs de ne pas voir leur film projeté sur grand écran?
Nicolas Moins : Absolument. C’est d’ailleurs un reproche que je fais aux plateformes qui imposent des exclusivités et limitent la diffusion en salles. Pour nous, offrir une projection sur grand écran est un objectif majeur. Cela change tout pour le public et pour les réalisateurs.
C. : Anima est aussi un festival où les rencontres entre invités et public sont importantes. Comment organisez-vous cela ?
Dominique Seutin : Chaque année, nous accueillons environ 80 invités internationaux : jurés, réalisateurs, professionnels. Nous les faisons monter sur scène avant les séances pour qu’ils partagent leurs intentions avec le public. Les réalisateurs adorent venir à Anima, car ils rencontrent un vrai public, pas seulement des professionnels. Les échanges informels, au bar ou après les projections, sont très appréciés. Nous organisons aussi des rencontres professionnelles, comme des speed dating ou des B2B, qui permettent des centaines de connexions entre invités, jeunes professionnels et étudiants.
Nicolas Moins : Il y a aussi tout un volet dédié à la découverte des métiers de l’animation. Entre l’idée initiale et l’image finale, il y a des équipes incroyablement variées. Nous aimons montrer ce processus au public, notamment lors des journées Futur Anima, où nous ouvrons les making-of et les work in progress à tous.
C. : Quelles expositions et activités pour les enfants proposez-vous cette année ?
Nicolas Moins : Cette année, notre exposition porte sur Le Secret des mésanges, un film en papier découpé. Nous présenterons une dizaine de décors pour montrer la grandeur et la complexité de ce travail. Pour les enfants, il y aura des projections, des ateliers de découpage, une chasse au trésor, et une plaine de jeux de stop motion. Nous voulons intéresser à la fois les parents et les enfants.
Dominique Seutin : Nous proposons aussi des ateliers où les enfants créent des mini-films d’animation. À la fin de la semaine, nous projetons leurs réalisations. Ces activités sont gratuites et accessibles dans la limite des places disponibles.
C. : On ne peut pas parler d’Anima sans évoquer les crêpes !
Dominique Seutin : (Rires) Oui, elles sont de retour ! Comme nous sommes proches de la Chandeleur et que Flagey n’autorise pas les popcorns, Anne et Alexis, qui s’occupent du catering, ont proposé les crêpes il y a 20 ans. Depuis, c’est une tradition qui plaît énormément.
C. : Y a-t-il d’autres nouveautés pour cette édition ?
Nicolas Moins : Nous avons des programmes thématiques, comme Girls Girls Girls ou un programme dédié à l’horreur et au fantastique. Nous proposons aussi Watch and Dance, axé sur les clips animés, avec un focus sur le hip-hop cette année. Nous mettons en avant des réalisateurs belges, comme Kelzang, qui animera une masterclass sur l’utilisation de l’IA dans ses clips.
Dominique Seutin : Ces masterclasses s’adressent surtout aux étudiants ou aux jeunes cinéastes, car elles abordent des aspects techniques.
C. : Et la séance anniversaire ?
Nicolas Moins : Nous gardons la surprise ! Ce sera un film emblématique, pour toute la famille, projeté le dernier jour. Nous voulions marquer le coup pour les 45 ans du festival.
C. : Comment gérez-vous les sous-titres pour les films en plusieurs langues ?
Dominique Seutin : Nous faisons beaucoup de sous-titrage en interne. C’est un travail colossal, mais nous sommes fiers de proposer des films en français, néerlandais et anglais. Nos sous-titres sont parfois réutilisés par d’autres festivals.
Nicolas Moins : Nous ne les revendons pas, nous les partageons. Jean, notre sous-titreur, a une philosophie généreuse : si un film a été sous-titré pour Anima, il peut l’être pour d’autres festivals, à condition que la demande soit respectueuse.
C. : Pourquoi reprogrammer des films déjà sortis en salles ?
Dominique Seutin : Cela fonctionne très bien. Anima crée un nouvel engouement pour ces films. Par exemple, Ma vie de courgette avait déjà connu un beau succès, mais sa rediffusion au festival a suscité un enthousiasme renouvelé. Revoir un film sur grand écran, surtout après l’avoir découvert en ligne, reste une expérience unique.
C. : Le festival s’allonge-t-il chaque année ?
Dominique Seutin : Nous restons sur dix jours, mais les journées sont plus longues. Nous proposons désormais des séances à 11h, à 5 euros, pour rester accessibles à tous. Nous avons aussi ajouté une salle, le Marni, pour répondre à la demande.
C. : Comment se passent les décentralisations en Wallonie ?
Dominique Seutin : Les partenaires locaux choisissent eux-mêmes les films qu’ils veulent programmer, en fonction de leur public. Ils viennent voir notre sélection et composent leur propre programmation.









