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Rencontre avec les réalisateurs Meryl Fortunat-Rossi et Valery Rosier à propos de la Grand-Messe

Publié le 01/05/2019 par Juliette Borel et Tom Sohet / Catégorie: Entrevue

Meryl Fortunat-Rossi et Valery Rosier s’attachent l’un et l’autre à ce que l’on néglige habituellement, des bancs d’une corrida à l’errance de vacanciers solitaires. Dans la Grand-Messe, ils s’associent pour filmer le Tour de France du point de vue de spectateurs venus camper 15 jours à l’avance afin de ne rien manquer du passage des coureurs. Les deux réalisateurs tiennent ensemble le journal de bord d’une attente quasi religieuse. Le quotidien de caravanes serrées les unes contre les autres sinscrit dans l’immensité de la nature. De situations anodines s’échappe un burlesque tendre et une micro-société apparaît entre le fossé et la route. Jusqu’à l’arrivée du jour J.

Cinergie : On retrouve vos deux univers respectifs dans ce film, comment vous est venu le désir de vous réunir autour de ce sujet ?
Valery Rosier : À Bruxelles, on aime se retrouver dans de vieux bars ou au club de pétanque de Saint- Gilles, où les habitués ont plus de 60 ans. On partage donc dès le départ une grande affection pour ce genre de public quon ne voit pas beaucoup au cinéma et qu’on avait envie de mettre en valeur. L’idée du Tour de France est, quant à elle, venue un peu par hasard. J’étais allé présenter un film dans le festival de cinéma belge itinérant qu’organise Meryl dans le sud de la France. Durant le festival, on se retrouvait tous les deux à faire la sieste devant le Tour de France. On s’est alors rendu compte qu’on avait une passion commune. Comme quoi les siestes peuvent vraiment être à la base de chouettes projets !
Meryl Fortunat-Rossi : Exactement, ça n’était pas du temps perdu. On se rejoignait aussi dans notre volonté de filmer le hors-champ de la course cycliste : montrer comment les gens sont amoureux du Tour sans trop voir le sujet de leur amour...

C. : Avez-vous commencé par chercher un lieu ou bien des personnages ?
V.R : On a d’abord choisi un lieu, le col de l’Izoard, avec sa « Casse déserte », un endroit un peu lunaire et mythique. Ce col est une étape importante du Tour, sans être l’une des plus grandes.
M.F-R : C’était aussi la première fois que le Tour de France arrivait au sommet de ce col et cela en faisait le 3e col le plus haut à être franchi. C’était la dernière étape de montagne cette année-là. En posant nos caméras dans les derniers virages, on savait qu’il y aurait la frénésie attendue puisque le dénouement devait se dérouler là.

C. : Comment s’est ensuite opéré le choix de vos protagonistes ?
Valery RosierV.R : On était partis en 2016 au Mont Ventoux, pour voir comment ça se passait, comment les gens communiquaient entre eux, mais on s’est rendu compte que ça allait être compliqué de « booker » des gens, de les obliger à aller tous au même endroit l’année suivante. On a donc décidé d’arriver 15 jours avant l’étape et de rencontrer les personnes une par une, camping-car par camping-car. On expliquait notre projet et quand le courant passait, le lendemain on revenait filmer. On avait deux caméras, lun de nous partait avec lingénieur son et lautre partait avec une petite caméra, avec un micro dessus. De temps en temps, nous filmions ensemble en champ contre-champ. Mais la plupart du temps, on décidait le matin de qui allait voir qui. On avait nos petits chéris, et parfois les petits chéris changeaient, c’était la bagarre pour savoir qui allait filmer quoi...
M.F-R : Avec l’habitude, ils nous connaissaient, ils ont appris à nous fréquenter, à être filmés, à nous oublier. Ils jouaient le jeu et nous, nous nous faisions tout petits. Comme nous étions plus jeunes qu’eux, ils aimaient nous expliquer leur vie, leur passion du Tour. On se confie parfois beaucoup plus à quelqu’un d’étranger : avec une personne proche, on parle un même langage, avec plein de sous-entendus et on ne développe pas.

C. : C’est un film qui repose sur les relations de voisinage entretenues entre les caravanes. Avez-vous partagé cette promiscuité en logeant sur place ?
V.R : Nous avions en effet un camping-car qui nous permettait de dormir sur place de temps en temps et d’être plus proches d’eux.
M.F-R : Comme on n’avait jamais eu de camping-car avant, on demandait aux gens de nous aider. Ils étaient contents de nous apporter leurs connaissances. Le camping-car étant l’objet central là-bas, il a facilité les rencontres et nous a permis de pouvoir inviter les caravaniers chez nous, le soir, après le tournage.

C. : Votre film semble a priori dénué de mise en scène au tournage, mais une scène comme celle de ce couple lisant au lit, et éteignant la lumière avant de dormir révèle une forme d’artificialité. On vous imagine au pied du lit en train de filmer et on s’interroge alors sur la part réelle de mise en scène dans les autres séquences...
V.R : J’ai plutôt tendance à faire de la mise en scène, avec la participation des protagonistes, mais ça n’est pas du tout le cas de Méryl. On a donc décidé de ne pas en faire : les 98% du film sont de la captation pure, à l’exception de petits moments construits avec eux. Pour les scènes du coucher par exemple, c’était une question de respect : ce moment appartenait à leur intimité, et ça n’était pas le sujet du film. Alors on a recréé un coucher... en fin d’après midi.
M.F-R : Dans cette séquence, tout le monde sait que ça n’est pas possible que ça soit naturel : ça permet de faire un clin d’oeil au spectateur, de lui dire que les protagonistes et nous étions complices, que tout le monde s’est amusé. Comme une sorte de mini-bout de making-of.
V.R : Et le fait de dire que lon ment, c’est dire la vérité, quelque part...

C. : Vous structurez formellement votre film autour du thème de la messe. À quel moment cette construction s’est-elle imposée à vous ?
M.F-R : C’était présent dès l’écriture du film. « La grande messe » est le surnom du Tour de France : c’était facile pour nous dy voir des liens.
V.R : On retrouve la célébration de l’effort : ces cyclistes qui transpirent renvoient au Christ qui porte sa croix. Les reliques religieuses peuvent être associées à la caravane publicitaire, qui lance des bobs Cochonou pour lesquels on est prêts à se bagarrer. On retrouve aussi le caractère sacré de la montagne.
M.F-R : Et les caravaniers éprouvent ce besoin d’être filmés, de passer à l’image, une image qui rend immortel à travers l’archive télévisuelle.
V.R : Ce sont des gens qui ne se connaissent pas, qui se retrouvent dans un endroit hors du commun pour reconstruire des communautés éphémères, pour vivre quelque chose entre le profane et le sacré. Ces communautés sont une réponse à un isolement de plus en plus présent dans notre société. Le lien entre ces pèlerinages profanes et ceux dantan est un sujet qui m’intéresse depuis toujours. Les pèlerinages du 19ème siècle comportaient des journées dédiées à la soulerie, à l’orgie, puis venaient des temps de recueillement. Ici, les moments où les caravaniers deviennent un peu fous et retournent en enfance alternent avec des moments de vrai recueillement, d’admiration. Pour eux, le Tour est un rite. Ils lont vécu il y a 60 ans : ils allaient déjà camper avec leurs propres parents. Ils avaient envie de nous transmettre ce rituel quils ne veulent pas voir disparaître.

C. : Le désir de passer à la télévision semble presqu’aussi important pour eux que de vivre l’évènement en direct. Comment vivaient-ils alors le fait d’être filmés par vous ?
M.F-R :
Ils avaient effectivement tous envie de passer à la télé pour pouvoir dire à leurs proches : « je suis là, j’existe, puisque tu me regardes à la télé ». Avec nous, je crois qu’ils n’avaient pas le sentiment d’être filmés. Ils avaient plutôt l’impression d’avoir un fils ou un petit-fils venu passer des vacances avec eux et prendre des images souvenirs. Nous travaillions de façon un peu artisanale, en partant à l’instinct, en bricolant un peu, avec une équipe très réduite et du petit matériel. Une équipe de télé arrive sur un temps donné, relativement court, elle met en scène, interviewe et repart. Nous faisions tout l’inverse, puisque nous prenions le temps avec eux. Ils croyaient qu’on était amateurs, et c’était presque un compliment.
V.R : Oui, c’est comme si le fait de passer du temps avec eux nous dé-crédibilisait à leurs yeux. Le film repose sur ce paradoxe amusant : on les filme déçus de ne pas avoir été filmés deux secondes par la moto du Tour alors que nous, nous les filmons pendant une semaine dans leur vie de tous les jours.

C. : Vous suivez leur quotidien de manière chronologique, or de nombreux éléments se répondent, convergent et progressent vers cette dernière journée...
V.R : En filmant l’attente des cyclistes pendant deux semaines, on aurait pu craindre que rien ne se passe. Mais assez magiquement, les personnages ont créé leurs propres arches dramatiques. On a par exemple ce couple, qui n’a que des problèmes avec sa télé, sa radio, et qu’une petite surprise attend encore le jour du passage du Tour. On n’aurait pas pu rêver mieux, même si pour eux, c’était un peu triste. Ces petites arches qui tiennent le spectateur sont nécessaires mais elles se sont présentées à nous sans qu’on les force.
M.F-R : Nous avons aussi une passion pour les personnes âgées manipulant un smartphone ou une tablette. C’est propice à ce que ça ne marche pas très bien, ces moment-là peuvent contenir un peu d’humour. Concernant la forme du film, nous cherchions également un aspect un peu « tatiesque ». Filmer cette proximité en grand angle nous permettait d’asseoir le spectateur avec nous dans le camping-car tout en proposant des cadres dans lesquels on pouvait appuyer un peu l’humour, au delà de ce que nous proposaient les personnages. C’était notre manière d’appréhender le réel, en y touchant le moins possible.
V.R : Mais on tenait à ce que ça soit un humour bienveillant, construit avec eux, il ne s’agissait pas de rire d’eux. Au cours des projections du film qui ont déjà eu lieu, nous avons eu le sentiment que le public s’attachait aux personnages autant que nous.

C. : La musique participe aussi à l’humour du film, en accompagnant l’un des personnages sur son vélo électrique par exemple (à la manière de Jour de Fête) ou en entrant en décalage avec le réel. Vous avez recours à des morceaux connus et donc référencés pour le spectateur...
Meryl Fortunat-RossiM. F-R : On sait tous comment le Tour se termine, il fallait donc instaurer un rythme, des étapes pour pouvoir gérer l’attente. Avec le Boléro de Ravel, par exemple, on sent que les choses s’accélèrent, qu’on se rapproche du but tandis que les personnages restent dans un rythme assez lent. Le Gloria de Vivaldi accentue le côté sacré et grandiose du lieu et de la course. Ensuite la chanson d’Adamo, « C’est ma vie », est à la fois très nostalgique et positive, elle contient cette opposition. Elle résumait bien ce mélange de générosité, de bonheur éprouvé par nos personnages et cette nostalgie des vacances avec les parents.

C. : Vous êtes un duo de réalisateurs franco-belge filmant un événement international. Or vos personnages sont tous français...
V.R : Les spectateurs qui arrivaient très tôt étaient effectivement français, mais juste avant le passage des coureurs, les nationalités, les âges, les milieux sociaux sont devenus plus variés. J’aurais aimé avoir un Belge parmi les caravaniers que nous avons filmés, mais il n’y en avait pas.
M.F-R : Cette année-là, le public était aussi moins international, peut-être parce qu’il y avait beaucoup d’étapes sur un même périmètre. Cela a dû diluer les étrangers, contrairement au Ventoux, où plusieurs nationalités étaient représentées. On aurait souhaité montrer un peu plus de diversité, avoir des gens qui parlent d’autres langues, avoir des situations plus absurdes, comme cette scène avec les cyclistes anglais qui rencontrent le Breton.
V.R : Cela apportait aussi une cohérence qui n’était pas prévue, on s’est mis à parler dune certaine France à papa : être français, avoir plus de 70 ans... Les caravaniers sont pour la plupart d’anciens ouvriers qui veulent aujourdhui profiter de leur retraite, de la vie après des années de travail. Il y a une vraie liberté dans cette envie de faire des choses quils nauraient pas pu faire avant.
M.F-R : C’est le portrait d’une génération.

C. : Avec des profils qui se ressemblent, la communauté ne prend-elle pas le risque du communautarisme ?
M.F-R : Je n’ai pas ce sentiment car ils sont tous très différents malgré tout. Ils n’ont pas les mêmes inclinaisons politiques. Ils n’appréhendent pas les vacances de la même manière. Le couple qui cherche sa connexion télé, par exemple, a passé ses premières vacances en camping-car à Auschwitz. C’était important pour eux parce qu’ils ont vécu la guerre. Tout comme l’est la cérémonie du 14 juillet. Il y a une véritable palette, tout un spectre de passions, d’identités qui se retrouvent dans un moment où ils ont envie doublier tout ce qui pourrait les diviser.
V.R : Ils vont vers un inconnu, vers des gens et des choses qu’ils ne connaissent pas, auxquels il faut s’adapter. Ils doivent faire l’effort de la rencontre, de la découverte et de la curiosité.

C. : On ressent à la fin du film cette mélancolie de colonie de vacances qui se termine, avez-vous partagé ce sentiment ?
M.F-R : On la ressenti très fort. On a retrouvé la même tristesse qu’à la fin d’un tournage avec tout une équipe : il y a la fête du dernier jour et après c’est fini. Le public du Tour se disait au-revoir avant même le passage des coureurs car il savait très bien qu’après tout le monde allait partir.
V.R : Et nous aussi, nous sommes vite partis d’ailleurs ! Comme quand on ne veut pas faire trop dau-revoir... Or, certains de nos personnages principaux restaient encore quelques jours.

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