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Rencontre avec Louis-Philippe Capelle, coprésident de la Belgian Society of Cinematographers (SBC)

Publié le 23/03/2018 par David Hainaut / Catégorie: Entrevue

« Le cinéma belge doit continuer à miser sur ses auteurs! »
Dans le petit monde du cinéma belge, les associations professionnelles renaissent, ces derniers temps. À l'instar des producteurs, scénaristes, comédiens, monteurs (...), les spécialistes de l'image (directeurs photos) ont aussi leur propre organisme, imaginé il y a tout juste vingt-cinq ans.

Nationale, la Belgian Society of Cinematographers (SBC), l'association belge des directeurs photo, est co-présidée par Louis-Philippe Capelle qui, à 62 ans, reste un visage incontournable du milieu. Également secrétaire général d'IMAGO – l'équivalent européen de SBC -, ce diplômé de l'INSAS est par ailleurs enseignant et directeur opérationnel de la plus importante société belge de location de matériel dans le cinéma belge, Eyelite, qui a collaboré à 14 films nommés lors des derniers Magritte. 

Louis-Philippe CapelleCinergie : On le devine, vos journées doivent être bien remplies. Comment s'organisent-elles?
Louis-Philippe Capelle : En effet. Car en plus d'être directeur photo, je gère à temps plein une vingtaine de personnes chez Eyelite. Qui, depuis soixante ans, loue des caméras, de l'éclairage, des véhicules et des services de prises de vue pour des tournages de longs métrages, de courts-métrages, mais aussi de séries, de publicités et de films d'entreprise. C'est nous qui négocions les contrats avec les producteurs, rencontrons les équipes et conseillons dans le choix de matériel, tout en essayant de ramener des affaires. Il s'agit d'un vrai accompagnement. De mon côte, vu mon âge (sourire), j'ai la chance de connaître tout le monde, et d'avoir été un des pionniers du cinéma numérique...

C. : C'est donc en parallèle que vous présidez l'Association belge des directeurs photos?
L-P.C. : Oui. Depuis cette année, j'ai été élu co-président avec Lou Berghmans, mon confrère néerlandophone. Notre organisme, qui se rajeunit, se compose d'une soixantaine d'opérateurs de l'image issus de tout le pays. Mais ce dynamisme est lié à une volonté de donner une impulsion pour avoir une reconnaissance dans le parc des autres associations. Les échos sont positifs, et même s'il n'est pas toujours simple d'être un organe national avec deux grandes communautés, celles-ci nous aident pour nous intégrer, ce qui est formidable.
Et depuis dix ans, je suis secrétaire général d'IMAGO, la fédération européenne des chefs opérateurs. Et qui, avec 57 pays membres, s'ouvre en ce moment à l'international.

C. : Comment expliquez-vous ce rejaillissement des associations professionnelles ?
L-P.C. : Nos métiers sont souvent individualistes. Les gens travaillent dans leur coin et sont peu amenés à se rencontrer. Le fait d'avoir un organe pour les fédérer permet de converser, ce qui n'est déjà pas mal! Nous ne sommes pas syndicalistes ou politiques, mais il y a l'envie naturelle de se rencontrer, surtout à une époque où la technologie avance très vite. Chacun essaie de se tenir au courant des évolutions, également via un forum virtuel, partage ses expériences, ses conditions de travail; d'autres montrent leurs films.
Même si notre métier reste dans l'ombre, nous avons un mot à dire, car sur un film, un chef opérateur est responsable d'une équipe de dix à douze personnes, soit 6 à 700 personnes au total dans le pays! En ayant comme mission de défendre un travail, un art et bien sûr, une qualité!

tournage de Wholf and sheep avec Virginie Surdej comme directrice photoC. : Fédérer des techniciens qui sont parfois en concurrence, ce n'est pas difficile?
L-P.C. : Il existe une concurrence, c'est certain, mais il y a, globalement, un grand sentiment de solidarité et d'amitié entre les membres. Près de la moitié d'entre eux travaillent à l'étranger, notamment en France. Comme Christophe Beaucarne, qui vient d'être nommé au Césars pour Barbara, Jo Willems (la série Hunger Games, le film Red Sparrow), Nicolas Karakatsanis pour I, Tolya ou Benoit Debie pour Submergence de Wim Wenders, Beach Bum de Harmony Korine, Tommasso Fiorilli, qui a travaillé sur L'Insulte, nommé aux Oscars, Virginie Surdej (Insyriated) qui a plusieurs films importants en chantier, ou encore Juliette Van Dormael, qui à 25 ans, a remporté avec Mon ange un prix international à Camérimage (le "Cannes" des chef-opérateurs, à Bydgoszcz en Pologne). Notre but, c'est aussi de parler de ces gens-là!

C. : Pour ceux qui débutent, il semble donc il y avoir quelques perspectives...
L-P.C. : Oui, même si les choses changent. Quand je suis sorti de l'INSAS, on devenait éventuellement stagiaire image, avant d'être assistant et cadreur. Et avec un peu de chance, on débutait à 35 ans sur un long-métrage comme directeur photo. Aujourd'hui, on a une génération de jeunes chefs opérateurs qui émergent, qui travaillent plus jeune et apportent une réelle plus-value. Mais certains ont très tôt de lourdes responsabilités dans des projets compliqués, avec des conditions de travail qui le sont autant. Une crainte, c'est qu'ils soient lessivés à 40 ans. Même si le marché s'est ouvert, qu'il y a plus de productions et assez bien de travail en général, nous devons y songer, ainsi qu'à leur réorientation possible.

C. : Par rapport au cinéma belge, vu votre longue expérience, que pensez-vous de l'émulation actuelle, liée à ces nombreux films qui se tournent, mais aussi aux séries, aux webséries, au court-métrage etc...?
L-P.C. : La différence entre les communautés reste encore grande. La Flandre réussit plusieurs fois par an à sortir des films à large audience, alors que le cinéma francophone, plus axé sur le cinéma d'auteur, souffre encore de la concurrence française. Mais ce qui se passe avec nos séries est un point hyper positif, comme l'ouverture récente du cinéma Palace à Bruxelles, car cela va permettre de maintenir un programme belge de qualité, et sans doute laisser plus de temps à aux films d'exister. Car nous ne manquons pas de talents.
On doit surtout, je crois, continuer à former des scénaristes qui puissent rencontrer le public. Car si je tiens à maintenir une haute qualité de l'image, je suis avant tout un grand défenseur des films qui ont une histoire à raconter. Les comédiens, la technique et le reste, cela vient après.
La qualité d'un film ne se mesurera jamais dans le matériel! Et si beaucoup de gens peuvent écrire un scénario seul devant leur ordinateur, savoir le faire en équipe ou en maîtrisant un contexte financier donné, en étant respectueux des heures de travail, du matériel et des décors, c'est moins le cas. C'est donc nécessaire de continuer à y réfléchir!

C. : Quid de la suite, pour vous?
L-P.C. : Depuis cinq ans, le monde du cinéma évolue beaucoup. L'arrivée d'un incitant fiscal comme le tax-shelter a été une mesure formidable pour dynamiser la production belge, pour que plus de films se fassent dans de meilleurs conditions, tout en ouvrant le marché belge vers l'étranger. Mais en parallèle sont arrivés sur le marché de nouveaux prestataires étrangers, pour récupérer des films qui n'arrivaient pas à se faire ailleurs, au détriment de sociétés belges comme Eyelite. Les choses deviennent donc difficiles, car les prix du secteur ont drastiquement baissés de 20 à 30 %! Heureusement, le ministère des finances met en place une série de contrôles pour connaître le bien fondé des dépenses belges. Mais nous aimerions que ces contrôles se renforcent, pour une meilleure protection des opérateurs, tant flamands que francophones. Il en va tout simplement de notre survie, et à tous!

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