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Rencontre avec Simon Fransquet

Publié le 05/03/2019 par Dimitra Bouras / Catégorie: Musique de film

Avoir plusieurs cordes à sa guitare

Simon Fransquet est musicien, pédagogue, compositeur pour le cinéma, la télévision et le théâtre, luthier et il vient de remporter le Magritte de la meilleure musique originale pour Au temps où les Arabes dansaient de Jawad Rhalib. Pas mal pour ce jeune Liégeois de 31 ans... Passionné depuis toujours par tous les arts, il s'oriente néanmoins vers la musique et plus spécifiquement vers la guitare, confidente, stimulante, réconfortante, libératrice, excitante. Centre de gravité de toutes ses activités.

Cinergie : Tu es musicien avant d'être compositeur, l'inverse n'est pas toujours le cas, comment fait-on pour devenir compositeur ?
Simon Fransquet : Cela a toujours été spontané pour moi de composer. Même quand j'étais enfant ou ado et que j'avais mes premiers groupes de musique, j'ai toujours composé dans tous mes projets même si je n'avais jamais étudié la composition. Même à 10 ans, j'ai commencé à créer de petites mélodies avec ma guitare. Mais, c'est vrai qu'avant d'être compositeur, je suis guitariste depuis mes 10-12 ans et prof de guitare depuis mes 18 ans. Je touche un peu à tous les instruments (percussions, trompette, accordéon, basse, les instruments à cordes), il y a seulement la guitare que j'ai poussée très loin et que j'ai étudiée. J'ai des instruments péruviens et argentins comme le charango. J'aime aborder ces instruments sans forcément connaître la technique traditionnelle. J'aime les aborder à ma manière en tant que guitariste, ça me permet d'avoir de nouvelles idées dans mes compositions et de sortir du schéma guitare. J'ai moins de réflexes sur ces instruments, ils ne sont pas accordés ni construits de la même manière. Cela me permet d'avoir de nouvelles idées et de sortir des réflexes que j'ai à la guitare. C'est pour cela que chaque fois que je voyage partout dans le monde, j'aime bien rapporter des instruments typiques des différents pays.

C. : Ces instruments, tu les as pour te donner de nouvelles idées de composition mais ce ne sont pas des instruments que tu joues sur scène ?
S.F. : Les instruments que j'ai en plus, je les utilise principalement dans mes compositions de films ou d'autres choses mais cela m'arrive d'en prendre sur scène. Je ne peux forcément pas avoir vingt instruments sur scène mais j'aime bien tester, amener des sonorités au-dessus de la guitare en live donc j'utilise parfois le ronroco, le charango via une loop station. Donc, je superpose plusieurs couches pour faire quelque chose de plus orchestral avec la guitare et d'autres instruments à cordes.

C. : Tu joues seul ?
S. F. : Cela dépend, j'ai des projets seul ou avec d'autres personnes. J'ai mon quintet Taxidi qui n'est plus vraiment d'actualité pour le moment mais c'est un projet qui me tient à cœur et pour qui j'ai composé et avec qui j'ai sorti un album (avec accordéon, flûte traversière, contrebasse, clarinette, guitare classique). J'ai beaucoup réfléchi à un nom et j'ai voyagé en Grèce d'où j'ai ramené des instruments. Le nom est grec mais la musique ne l'est pas, il y a seulement quelques influences mais je n'ai pas la prétention de faire de la musique grecque. Je vais piocher des sonorités dans les pays que j'aime bien comme la Grèce, l'Amérique latine, l'Irlande. Taxidi, cela veut dire voyager en grec et quand j'ai monté ce projet, c'était vraiment ma volonté, faire voyager les gens à travers différents pays, différentes cultures.

C. : Qu'est-ce qui t'a poussé à devenir musicien ?
S.F. : Petit, j'ai toujours été attiré par la musique, le cinéma, l'art en général et j'ai toujours été très créatif. C'est pour cela que j'ai fait mes études à Saint-Luc secondaire à Liège où j'ai pu toucher un peu à tout (gravure, sculpture). La musique a pris de plus en plus d'ampleur et je me suis dit que je voulais être musicien professionnel et en faire mon métier. À la base, j'ai commencé petit. J'allais en maison de jeunes pour voir ce qui s'y passait. À 13 ans, on a débarqué à la maison de jeunes de Chênée avec mes amis et Olivier Dezan, le coordinateur, nous a donné son feu vert pour qu'on initie quelque chose là-bas et il nous a aidé à développer une dynamique musicale, on a monté un local de répétitions, on a créé des groupes. Plus tard, vers 18 ans, il m'a proposé de donner des ateliers de guitare et d'être prof là-bas. J'ai commencé à tâtons, il me faisait confiance et au fil des années, j'ai eu de plus en plus d'élèves, de projets. C'est à ce moment-là que j'ai commencé le Conservatoire de Liège en guitare classique et, plus tard, à Anvers, au jazz studio. Mon parcours a été évolutif parce qu'on m'a donné des responsabilités, j'ai commencé des projets, on m'appelait de plus en plus.
C'est un peu pareil pour le cinéma. J'ai commencé avec un ou deux courts métrages et les gens étaient contents de mon travail. On m'a appelé de plus en plus pour des moyens et longs-métrages.

C. : Comment peut-on définir la musique qu'il faut pour un film ? Comment se passe le travail avec le réalisateur ?
S. F.
: C'est un métier à part entière. On peut être un bon compositeur et pas spécialement un bon compositeur à l'image car ce sont deux métiers différents. Il faut savoir se mettre au service du film d'abord et du réalisateur ensuite. Il faut savoir être polyvalent, ce qui m'a permis de m'ouvrir à plusieurs métiers. J'ai vraiment composé dans plusieurs styles (guitare classique, électro, jazz, métal). J'ai toujours pioché dans les musiques du monde, dans tous les styles de musique que j'aimais. C'est une casquette importante dans la musique de film.

C. : Concrètement, comment fait-on pour se coller à l'image ?
S.F.: Il y a plusieurs méthodes mais en général je parle en amont avec le réalisateur du style qui serait le plus en adéquation avec le film. Après, quand j'ai les images, je compose des mélodies et je vois ce qui sort. Je suis vraiment passionné de cinéma même plus que de musique, je regarde tout le temps des films et j'écoute moins de musique chez moi. J'adore le rapport entre l'image et le son, la manière dont le son peut sublimer l'image et vice versa. Quand j'ai les premiers rushes du film, je mets les images sur mon écran chez moi, j'ai mes instruments, je compose à la guitare, au piano. Puis, j'envoie mes idées au réalisateur et il guide mon travail.

C. : Vous envoyez une mélodie au réalisateur ou plusieurs ?
S.F. : Il y a autant de méthodes qu'il existe de compositeurs. Mon travail était déjà très différent au sein des différents projets auxquels j'ai participé. Parfois, le réalisateur est musicien, parfois non. Parfois, je compose une mélodie et je l'arrange. Pour Au temps où les Arabes dansaient, la musique est assez répétitive donc j'ai composé une mélodie et j'ai fait des couches et des couches pour faire monter la chose. J'ai ajouté des cordes, un violon pour que ça devienne vraiment orchestral mais que cela parte d'une petite mélodie qui se répète. Je ne travaille pas toujours comme cela car parfois c'est moins répétitif.
Il n'y a pas de méthode de composition, chaque projet est différent, chaque film est différent, chaque réalisateur a un rapport différent à la musique. Pour certains, la musique est très intérieure, on est près du sound design et on suggère très légèrement les émotions. Avec certains, on va à l'inverse des émotions, on prend le contre pied et on met quelque chose qui semblerait au départ peu approprié mais qui le devient parce qu'on le travaille ou la musique est très présente et ça fait très clip.

C. : À ton avis, pourquoi un réalisateur te choisit toi plutôt qu'un autre compositeur ?
S.F. : Si je devais synthétiser ce que les réalisateurs m'ont dit après avoir travaillé avec moi, c'est que j'ai une sensibilité à me mettre au service des images et que je peux trouver quelque chose de sensible et en adéquation.

C. : Comment se passe le premier dialogue avec le réalisateur avant que le film n'existe ?
S.F. : La première chose, c'est de parler du projet et de voir ce que le réalisateur veut défendre dans le scénario, dans le style. On ne travaillera pas de la même manière avec un documentaire, un film fantastique même si la frontière est parfois mince.
Très vite, le réalisateur me montre des images sur lesquelles je vais commencer à composer. Mais, il y a rarement du travail de composition en amont car quand le film va au montage il y a en général les thèmes tracks qui ne sont pas un cadeau pour les compositeurs. En général, les monteurs vont monter sur ces thèmes tracks temporaires. C'est comme cela que ça se passe aux États-Unis, et les compositeurs doivent remplacer la musique sur laquelle le film a déjà été monté. C'est une bonne et une mauvaise chose car parfois les réalisateurs ont du mal à se détacher des musiques temporaires et parfois, dans le cadre des productions américaines, on se rend compte que les compositeurs vont se copier l'un l'autre. Tous les thèmes se ressemblent parce qu'on va monter la dernière production américaine sur les musiques de tel compositeur connu et l'autre compositeur connu va faire des musiques dans le même style. On travaille un peu comme ça ici mais il faut très vite se détacher de ces musiques temporaires qui sont là pour rythmer le film.
Dans certains projets, la musique arrive avant. On peut parler en amont et déjà composer des musiques qu'on donnera au monteur. Mais, c'est parfois un piège car j'ai déjà fait des thèmes en amont, avant le montage et le réalisateur travaille avec un premier monteur qui monte ma musique. Cela se passe bien et, à un moment donné, ils ne sont plus d'accord sur la continuité du film et le réalisateur décide de changer de monteur et ce dernier recommence le film à zéro, avec une nouvelle énergie. Du coup, ma musique est obsolète car elle ne correspondait plus à l'évolution du film. C'est pour cela qu'arriver trop en amont peut être délicat car si le film évolue au montage, les musiques n'ont plus trop de sens. Je pense que c'est une des raisons pour lesquelles on arrive seulement lors du montage final quand on doit mettre les musiques sur le montage.

C. : Tu composes à la guitare et au piano mais tu n'écris pas ?
S.F. : Si, j'ai différents modes de composition. Parfois, j'écris quand j'ai besoin d'orchestrer, d'intellectualiser les choses parce que le projet est comme cela, je vais écrire et réfléchir à l'orchestration. Parfois, je suis juste derrière ma guitare et je cherche en regardant les images. Parfois, je prends un instrument, autre que la guitare pour sortir de ma zone de confort, sans technique et je dois aller à l'essentiel, à l'oreille. Je n'ai pas une manière de composer.
Parfois, je suis dans la rue et j'ai une idée de mélodie parce que je pense au film sur lequel je vais travailler. Je prends mon téléphone pour m'enregistrer, je rentre chez moi, je les cherche au piano et je trouve les accords derrière. Parfois, je trouve des accords et je compose une mélodie dessus. L'écriture, l'analyse et l'harmonie permettent de se sortir de pièges dans lesquels parfois on est mais c'est bien de pouvoir sortir de cela et de composer plus avec ses tripes. Je pense que c'est peut-être pour cela que les réalisateurs viennent me chercher. J'aime trouver la mélodie sur la scène et me dire que ça marche.

C. : Tu es aussi luthier ?
S.F. : Oui, j'ai suivi une formation de lutherie chez Renzo Salvador, un luthier liégeois de renommée internationale et qui m'a formé pendant plusieurs années. Chez lui, j'ai élaboré plusieurs instruments à cordes dont une guitare classique 8 cordes. Il m'a aidé à la concevoir et à faire attention aux pièges puisque c'était un peu innovant comme instrument. C'est un instrument qui me permet d'avoir une palette sonore très large sur scène ou dans mes compositions de films.
Mon activité de luthier est une activité un peu secondaire, c'était aussi un rêve d'enfant de construire un instrument. Quand Renzo Salvador a construit ses ateliers, je me suis dit que c'était l'occasion. Je n'ai pas beaucoup le temps de m'y consacrer à côté de mon métier de musicien, de prof de guitare, de compositeur, etc. C'est un métier très manuel qui me passionne parce que c'est incroyable de se retrouver sur un bout de bois pendant des heures et de créer cet instrument, d'être en méditation sur soi-même pendant qu'on crée l'instrument, ce qui est totalement différent du cinéma où on travaille avec des équipes, on est constamment dans le dialogue, dans les concessions.

C. : Quid de l'enseignement ?
S.F. : La moitié de mon travail, c'est la musique et la pédagogie. Les maisons de jeunes ont beaucoup d'importance pour moi car ce sont des institutions très peu subsidiées or elles sont très importantes pour des jeunes un peu désorientés. Ces maisons leur donnent les clés pour construire ce qu'ils veulent construire. Je viens de là puisque je suis arrivé dans une maison de jeunes quand j'étais gamin. Aujourd'hui, je donne des ateliers de guitare, de musique, d'éveil musical, de lutherie sauvage (construction d'instruments à partir d'objets de récupération) dans plusieurs asbl, dans les Hautes Écoles (formations destinées aux futurs instituteurs pour leur donner des pistes pour leurs cours).

C. : Jawad Rhalib était très content de ton travail pour Au temps où les Arabes dansaient, comment peux-tu l'expliquer ?
S.F.: La rencontre avec Jawad était assez spontanée puisqu'on s'était rencontrés à l'avant-première d'Insoumise. Il m'a vite montré des rushes du film en me disant ce qu'il attendait musicalement, même si la bande sonore a beaucoup évolué dans la version finale. Le film est très musical, c'est une ode à l'art, à la danse, à la musique, à la liberté des artistes. C'était une aubaine pour un compositeur comme moi, c'est peut-être pour cette raison que j'ai gagné le Magritte car la musique est très présente, surtout pour un documentaire. Cela fait même clip, parfois les images subliment la musique et vice versa.
Jawad a mis la musique en avant et lors des avant-premières, il insistait sur le fait que la musique est un des personnages du film. Il était très content de cette collaboration, de cette musique et il m'a toujours convié avec les autres membres de l'équipe lors des projections. Ce qui est rare car la musique est souvent mise en arrière plan, surtout dans un documentaire, or le compositeur a un rôle clé dans la fabrication du film.

C. : Qu'est-ce qui a changé depuis que tu as reçu le Magritte ?
S.F. : Depuis le Magritte, rien n'a changé en moi, je continue à faire mon travail avec autant de passion. Mais, c'est une reconnaissance et j'ai beaucoup de retours des gens, des amis, des gens du milieu, de la presse. C'est valorisant même si c'est un peu dommage de devoir être primé pour être mis en avant. J'en suis très heureux et je n'en reviens toujours pas d'avoir eu ce prix pour la seule nomination du film, celle de la musique.

C. : Qu'as-tu fait comme autres musiques de film ?
S.F. : J'ai commencé par beaucoup de courts-métrages d'étudiants d'écoles de cinéma. Le premier un peu sérieux, c'était Finir en beauté de Vincent Smitz avec lequel j'ai sorti un album. Puis, j'ai fait deux autres courts-métrages avec lui, Ice Scream et Babysitting Story, produits par Artémis Production. J'ai commencé avec Vincent et il m'a recontacté pour ses films suivants. Vincent a une force de raconter les histoires, il est méticuleux dans sa manière d'écrire. J'ai aussi travaillé pour Stéphane Hénocque pour Nous quatre qui, même s'il n'a pas été diffusé énormément en salles, a fait des avant-premières gigantesques et j'ai pu sortir mon deuxième album qui est aussi une B.O. Ces films ont été un point de départ et on m'a de plus en plus appelé pour d'autres courts-métrages, des séries, des longs-métrages.

C. : Quels sont tes projets ?
S.F.
: J'ai pas mal de projets. Je viens de terminer mon travail pour le court-métrage Qui vive d'Anaïs Debus qui se passe pendant la Première Guerre mondiale, produit par Cookies Films. Puis, j'ai d'autres projets dont je ne peux pas encore parler comme un long-métrage et une série télé.
Pour le moment, je travaille sur une pièce de théâtre, Je suis une histoire écrite par Anthony Foladore, acteur de cinéma et de théâtre. On s'était rencontrés pendant le travail des Fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune, une pièce sur l'immigration italienne. Il jouait dans la pièce et je travaillais sur la création musicale, on a directement accroché probablement grâce à notre parcours personnel. Il m'a fait lire des textes à lui, je lui ai fait écouter mes musiques et on a fait une résidence pendant laquelle on a composé Je suis une histoire à deux. C'était la première fois que je faisais un peu de mise en scène théâtrale. Et, la pièce a été montrée lors du Festival de Liège. En plus d'être compositeur, je suis sur scène. Je joue les compositions avec ma guitare 8 cordes, ma loop station et je suis un peu comédien dans cette pièce car on échange quelques répliques. C'est une expérience nouvelle pour moi. Avec Anthony, on veut raconter les histoires des "petites personnes", ces personnes de l'ombre aux parcours parfois chaotiques dont on parle peu. Or, si on donne la possibilité à ces gens, ils peuvent faire de grandes choses.

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