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Cinéastes en classe, rencontre avec Didier Kulche et Christophe Hermans

Publié le 06/12/2018 par Dimitra Bouras et Tom Sohet / Catégorie: Métiers du cinéma

Quand des élèves de primaire deviennent des réalisateurs en herbe

Cinéastes en classe, c'est l'opportunité pour les élèves du primaire et du secondaire des écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles de rencontrer des professionnels du 7e art dans le but d'échanger avec eux sur leur métier et leur parcours professionnel. Monsieur Didier, l'enseignant, a vu beaucoup de films et il a jeté son dévolu sur Éclaireurs, documentaire réalisé par Christophe Hermans, en 2015. Les élèves ont vu le film en classe, ils en ont discuté avec leur professeur et ils ont rédigé une série de questions à poser au réalisateur. Après ce travail en amont, les élèves participent au projet L'Usine de films amateurs, initiative de Michel Gondry. L'objectif : créer un film de toutes pièces (du scénario à la réalisation) et repartir avec un produit fini de quelques minutes.

Cinergie: Quel est le projet de film que vous êtes en train de préparer avec vos élèves?
Didier Kulche :

Michel Gondry avait fait L'Usine du film amateur à l'espace Pompidou, dans lequel il y a plein de décors de cinéma et, en trois heures, les enfants doivent réaliser un film. Ils doivent faire un scénario, réaliser le film (le montage est fait par l'équipe de L'Usine du film) et ils repartent avec un petit film de quelques minutes. Je trouvais cela très intéressant mais avant de faire tout ça il fallait voir avec les enfants ce qu'était un film, il fallait analyser l'envers du décor et c'est pour cette raison que j'ai demandé à un réalisateur de venir en classe. On m'a proposé beaucoup de réalisateurs, j'ai donc vu beaucoup de films mais il fallait trouver un film qui touchait les enfants et j'ai été séduit par Éclaireurs de Christophe Hermans dans lequel il aborde le scoutisme, thème qui pouvait intéresser les enfants.

Christophe Hermans, cinéaste en classeC.: Vous avez déjà pensé à un scénario avec les enfants?
D. K.:Non mais ça, on peut le faire par la suite. L'idée est d'arriver sur place sans scénario, il y a la volonté que tout soit improvisé. Mais ce qui serait intéressant, ce serait d'écrire un scénario et de réaliser un petit film en classe ou même en extérieur avec leur propre texte. Ce serait un projet à plus long terme.

C.: Comment avez-vous préparé la rencontre des enfants avec Christophe Hermans?
D. K.:On a vu un film du réalisateur, Éclaireurs, on en a discuté en classe. Je leur ai demandé de préparer une série de questions sur la réalisation du film, le thème, le métier de réalisateur. Ils ont rédigé leurs questions, on en a lu quelques-unes. Certaines étaient plus intéressantes et on a fait le tri. Pendant la rencontre, d'autres questions ont surgi. Certains enfants étaient vraiment intéressés par la rencontre.


Rencontre avec Christophe Hermans

Diplômé de l'IAD, Christophe Hermans a commencé sa carrière avec son film de fin d'études, Poids Plume, un court métrage documentaire sorti en 2005. Depuis lors, il oscille entre la fiction avec, entre autres, Le Crabe écrit et réalisé avec Xavier Seron en 2007, La Balançoire en 2008, et le documentaire comme Les Parents en 2008, Corps Etranger en 2011, Les Perruques de Christel en 2013 et Éclaireurs en 2014. À côté de la réalisation, Christophe Hermans est aussi directeur de casting pour, par exemple, David Lambert, Ismaël Saidi, Gaspar Noé. Sans oublier que Christophe Hermans est également membre fondateur de l'asbl AnotherLight avec laquelle il organise des stages face caméra, des ateliers d'écriture et de scénarios. Homme intègre, passionné, sensible et discret, le réalisateur joue cartes sur table.

Cinergie : En tant que réalisateur, comment se prépare-t-on à rencontrer une classe de 6e primaire?
Christophe Hermans: 
Je ne me prépare pas beaucoup, j'essaie de ressentir comment la classe vient à moi. C'est plutôt par l'orientation de leurs questions que j'essaie de pousser vers le fond de ce que nous racontons. Ce qui est important quand on vient présenter un film, outre toute l'énergie qu'il peut y avoir autour de la création d'un film, c'est surtout d'avoir un dialogue sur le fond. Pour moi, il faut défendre l'éducation à l'image. Donc, derrière chaque image, il y a un sens et je souhaite faire avancer ces enfants, ces adolescents vers du fond.

C.: Comment as-tu ressenti la rencontre avec les enfants?
C.H.: 
Ce sont toujours des moments très chaleureux car il y a toujours toutes les questions liées au film mais aussi celles qui sont liées aux métiers du cinéma parce que, souvent, les enfants et adolescents croient qu'un réalisateur fait tout, qu'il s'occupe de la caméra, du son, de la production. Donc, on essaie de les amener à une certaine réalité, de leur expliquer que notre métier peut être très difficile et que c'est surtout un métier qui prend beaucoup de temps. Tout le monde pense qu'on peut faire un film en deux, trois mois alors qu'une écriture peut prendre de 2 à 5 ans. On essaie à la fois de raconter notre métier, avec ses joies, ses peines et à la fois d'expliquer ce qu'il y a derrière nos films.

C.: Est-ce que tu as initié le débat avec les enfants ou est-ce que tu as laissé les questions venir à toi?
C.H.: La première question qu'on m'a posée était liée au point d'origine de mon parcours. Pourquoi est-ce que je fais du cinéma ? Qu'est-ce qui m'a amené à faire une école de cinéma et à faire ce métier aujourd'hui ? C'est toujours intéressant comme question. Pour mon cas, ça vient de l'enfance, de l'adolescence, c'est là que se construisent les choses. J'ai pu expliquer mon parcours, mes études, les différents films que j'ai faits, pourquoi j'alterne fictions et documentaires. À partir de là, on est vite entré dans la fabrication d'un film et de là, on a commencé à parler du film Éclaireurs et de ce qu'il raconte.

C.: Dans ce cas-ci, il semblerait que le professeur ait très bien préparé cette rencontre. Les élèves ont vu le film, ils ont posé des questions, ils en ont discuté ensemble. Est-ce que c'est toujours le cas? Qu'est-ce que tu attends du travail en amont?
C.H.: 
Je fais des films pour raconter des histoires sur une thématique précise avec un point de vue précis. J'aime quand on parle de fond. J'ai beaucoup plus de mal quand on me pose des questions plus techniques car cela reste de la technique et de la construction. Pour moi, le fait de pouvoir débattre d'un sujet et d'être dans la réflexion, dans l'échange, me procure plus de plaisir que de savoir comment j'ai filmé une séquence d'intimité entre deux adolescents qui se disputent. Par contre, savoir pourquoi j'ai voulu parler de cette adolescence-là ? Que signifie être un groupe ? C'est quoi le vivre ensemble aujourd'hui ? Quels sont les enfants et les adolescents d'aujourd'hui ? Ce sont les questions que je me pose. Ce qui m'intéresse, c'est que je suis confronté à un public qui est celui présent dans le film. Du coup, eux apportent un autre regard et les enfants qui sont de Bruxelles sont différents de ceux de Liège, d'une autre ville de Wallonie ou de Flandre. C'est ce débat de fond qui est intéressant pour moi. Ce que j'espère aussi, c'est transmettre l'idée qu’on est responsable quand on fabrique une image et qu’il y a une éthique derrière ça. Je leur demande ce que leur image peut apporter à la société. J'espère aussi pouvoir transmettre une passion car, c'est à travers des rencontres que j'ai pu faire quand j'étais adolescent que j'ai voulu faire ce métier. Que ce soit par le cinéma ou par d'autres arts comme la musique, le théâtre, la peinture, je pense qu'on peut raconter beaucoup de soi à travers un travail artistique.

Christophe HermansC.: Comment es-tu arrivé au cinéma?
C.H.:
Je viens d'une famille un peu dysfonctionnelle et mes parents s'engueulaient fréquemment en ma présence. Je me suis réfugié dans le cinéma, dans les films. Je me suis dit qu'écrire des histoires, cela permettait de s'échapper un peu de son quotidien. Donc, à partir de là, j'ai commencé à écrire, à prendre la caméra vidéo de la famille et à filmer des choses et cela me permettait de sortir d'un quotidien que je n'avais pas envie de vivre. C'est de là qu'est née mon envie de faire du cinéma. Je me suis rendu compte, au fil des années, que mes films parlaient toujours de la famille et du rapport parents-enfants. Je cherche toujours des réponses à ce que j'ai pu vivre dans mon enfance. Je crois que chaque personnage protagoniste que j'ai rencontré, que ce soit dans la fiction ou dans le documentaire, devient des membres de ma nouvelle famille d'aujourd'hui et je cherche toujours des réponses. Je pense que chaque film que je fais m'apporte des questions mais pas forcément de réponses. Ils amènent d'autres questions qui me feront faire d'autres films. Je ne veux pas tourner en rond mais je me rends compte que c'est ce qui m'attire, même quand je vais au cinéma. Je me reconnais beaucoup dans certains cinéastes belges comme Benoît Mariage, Joachim Lafosse qui abordent ces sujets. C'est cela faire du cinéma pour moi : me questionner et questionner la société. Souvent, en documentaire, je me sers de prétextes, comme un camp scout (dans Éclaireurs), l'obésité, une vendeuse de perruques, qui me permettent de rentrer dans des vies, dans des familles et chercher des réponses : qui sommes-nous dans une famille recomposée ? C'est ce qui se passe dans Éclaireurs, ce sont 14 adolescents qui se retrouvent et forment un groupe, une famille et apprennent à vivre ensemble pendant une dizaine de jours. La question que je pose est : Est-ce qu'on reproduit les mêmes schémas que chez soi, dans sa famille ? Je me suis rendu compte que tous ces adolescents portaient les soucis de leurs parents.

C.: Tu réponds aux enfants comme si tu t'adressais aux adultes. Est-ce que ces enfants comprennent? Cette manière de dialoguer avec eux a amené à une réflexion?
C.H.: 
Je pense qu'il faut s'adapter à son public mais qu'il ne faut pas infantiliser les enfants. Je travaille beaucoup avec des enfants et adolescents lors de stages que mon asbl crée dans différents milieux. J'ai vu qu'on les amène beaucoup plus loin quand on leur parle comme à des adultes. Ils ne maîtrisent pas le langage et tous les aspects techniques, mais notre but est d'arriver à les transmettre. Je ne veux pas adopter un langage spécifique, je veux rester celui que je suis. Cela amène l'enfant à une plus grande maturité. Je me suis rendu compte que quand je mettais en scène moi-même dans des fictions, que ce soit dans La Balançoire ou dans Fancy Fair, je reste adulte et je parle en étant adulte. Je n'aime pas avoir une autre communication. Lors de mon travail de metteur en scène avec les enfants, j'ai constaté qu'ils étaient très intelligents, très intuitifs. Ils ressentent fortement la personne en face d'eux et ils veulent se battre pour le metteur en scène et je pense que pour se dépasser, il faut se parler d'égal à égal, adopter le même langage. Dans La Balançoire, la façon dont je parlais avec Jean-Jacques Rausin ou à Thomas Roland, qui est un garçon de 7 ans, était la même, c'est important qu'il n'y ait pas de différence.

C.: En quoi consiste les ateliers que tu donnes avec ton asbl?
C.H.: 
Ce sont des ateliers de réalisation soit de documentaire soit de fiction. Cela se passe sur deux semaines. Cela aborde l'écriture, le casting, toujours sous les 3 sortes d'écriture : l'écriture proprement dite, l'écriture au tournage et l'écriture au montage et c'est toujours axé sur la réflexion. Je préfère faire des stages de cinéma dans le documentaire car quand on travaille dans la fiction, on va très vite vers l’ego des enfants et des adolescents alors que dans le documentaire, ils sont obligés de filmer l'autre, qui est souvent dans une problématique. C'est extraordinaire de voir ces enfants et ados aller rencontrer des femmes qui ont été battues, qui doivent se réintégrer dans la société avec un enfant à charge. Pour eux, c'est compliqué car émotionnellement et humainement cela les change, les modifie, cela les amène à voir le monde autrement. Et, ce que j'adore, c'est qu'ils ne voient plus les films de la même façon. Un Marvel n'est pas plus important que la vie de cette femme et de son combat quotidien. Il y a deux ans, on a fait le stage sur Burgo, une grosse entreprise de papier, on a suivi des ouvriers qui travaillent H24, qui font des pauses de jour et de nuit, ils n'ont presque plus de vie. Les adolescents ont été confrontés à un travail dur et pénible et ils se sont rendu compte que ces ouvriers n'avaient pas les vies qu'ils souhaitaient. Ils ont même questionné leurs propres parents sur leur épanouissement au travail. C'est important pour moi qu'ils réfléchissent sur la société. On a souvent ce débat sur la volonté de divertissement du cinéma, je suis d'accord mais je veux aussi que le cinéma fasse réfléchir. J'adore Ken Loach et son Daniel Blake qui est un bijou de mise en scène et qui fait aussi réfléchir sur le monde. Je pense que ses films font grandir la société.

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